‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 108 sur 171 · AMOUR ET MYSTICISME · texte numérisé non relu

AMOUR ET MYSTICISME

Auguste Comte n'était pas un vieillard quand il connut Clotilde de Vaux, et son amour n'avait rien de sénile, comme l'ont trop souvent répété ses ennemis * ; il avait quarante-six ans, il était en pleine maturité mentale et en pleine verdeur physique lorsqu'il rencontra pour la première fois, et par une circonstance fortuite, Clolilde de Vaux, alors âgée de trente ans ; elle vivait chez ses parents, loin de son mari qu'une peine infamante avait frappé, et s'occupait de littérature avec plus de bonne volonté que de succès.

Pendant un an les relations furent simplement mondaines, puis Auguste Comte s'éprit de la jeune femme ; il lui prêta des livres et une correspondance s'établit, qui a été publiée en 1884, conformément à la demande expresse de Comte, dans le même volume que le Testament.

La femme qui allait exercer une si grand influence sur la seconde vie du philosophe était aimable et jolie; ses cheveux blonds et soyeux descendaient en bandeaux plats de chaque côté du front; les yeux bleus, noyés de langueur, étaient extrêmement doux, et tout le visage avait cette expression délicate, cette beauté fine que donne la phtisie à ceux qu'elle tue.

Ses lettres sont en général insignifiantes ; elle se refuse sans trop de phrases et semble éprouver pour Comte une

1. M. Guardia dans une étude pourtant bienveillante {Rev. Philos., 1887, p. 67), cite à propos de Comte le vers célèbre Turpc senex miles, lurpo seuilis amor,

dont l'application a de quoi surprendre ici.

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amitié reconnaissante qui ne va pas jusqu'à l'amour. Le seul tort qu'elle eut fut de se croire du talent et d'écrire pour le public.

Elle publia dans \q National, en 1845, une nouvelle intitulée Lucie, qui manque complètement de valeur et d'intérêt. Elle y mettait en scène sa propre situation conjugale.

Là, dans un style convenu, avec une sensiblerie de commande, des prétentions infinies de sentiment et de pensée,, elle finissait par demander une loi sur le divorce, qui permit à la femme trahie comme elle de se refaire une vie honorable et la sauvât de l'amour libre.

Une autre nouvelle qui ne fut jamais terminée, Wilhelmine, devait défendre la vertu, la pureté, et glorifier la félicité domestique contre l'amour libre ; Comte y avait collaboré, sur la demande de Glotilde, en écrivant pour l'un des personnages une lettre « à la fois philosophique et sentimentale sur les avantages et l'importance de l'institution de la famille et du mariage ' ».

Enfin Glotilde de Vaux écrivit aussi quelques vers que Comte a pris soin de nous conserver et qui sont d'une désolante niaiserie. Elle disait par exemple dans les Pensèes^ (ï an e fleur :

Quand le rossignol s'inspire Sur ma lige, en se jouant, Pour laisser résonner son chant La nature entière expire.

Elle était assez contente d'une pièce sur Elisa Mercœur,^ oîi il y avait, disait-elle, « d'assez jolies pensées », et dont elle donnait l'échantillon suivant, sans plus de souci du boiv sens que de la mesure :

(Juoi, lavoir au jeune âge ! le sentir dans son cœur Le fardeau du génie ciui vous mène au malheur 1 Pourquoi ces tristes dons? — Ce sont crimes des dieux : Mais j'adore et m'incline, Mercœur est dans les cioux.

1. I.ilhf //(• Cliilililr il l'oiiile tTesliiiDfnl, ).. ITS).

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Comte vivait seul depuis deux ans quand il la rencontra, et bien que le départ de M""' Comte eût été pour lui une délivrance, on peut supposer que le changement d'existence l'avait surpris et que la solitude lui pesait après dix-sept ans de mariage.

De plus, il avait fini depuis trois ans le grand ouvrage de philosophie positive auquel il avait consacré la première partie de sa vie, et quoiqu'il préparât déjà sa politique, il n'était plus dans cette tension presque continue" de la volonté où l'avait tenu seize ans la première composition; ces circonstances extérieures durent favoriser l'éclosion de son amour.

Ce qui le séduisit chez Clotilde ce fut sans doute la beauté, comme les sentiments sincères et simples que la littérature navait pas encore tués; il l'aima profondément et sa passion débuta par cette fameuse crise de 184o que Littré n'a pas comprise.

11 n'y eut pas là, comme je l'ai montré, un retour de la folie de I82(); il y eut une crise nerveuse provoquée e prolongée par une crise d'amour infiniment plus grave qui coïncida avec « l'élaboration initiale » du Système de Politique positive, et cette coïncidence en fut une aggravation.

Comte écrivait, en effet, dans sa lettre d'aveu du 17 mai 18i5: « Ces précieuses émotions, ces effusions intimes, ces larmes délicieuses, tout cet ensemble d'affections plus fait pour être senti que décrit, contribuent aujourd'hui, dans le silence de mes longues nuits, à prolonger momentanément mon trouble physique passager, déjà provoqué par la reprise de mes travaux essentiels'. »

Clotilde répondit le 21 mai une lettre triste, décourageante et découragée.

« Il y a un an, disait-elle, que je me demande chaque soir si j'aurai la force de vivre le lendemain. Ce n'est pas

i. Teslamenl, p. :210.

avec de telles pensées qu'on peut faire des coups de tête*. » La déception fut pénible, pour Comte ; il souffrit, et le 22 mai il se trouva tellement abattu qu'il fut contraint de garder le lit. « Comme la source du mal vous est bien connue, écrivait-il à Clotilde, vous ne me taxerez pas d'imprudence pour n avoir pas encore mandé mon médecin'. »

11 put se relever et reprendre ses fonctions journalières le vendredi 30 mai, après huit jours de cette mélancolie douce mais intense dont il parlait à Stuart Mill dans sa lettre du 27 juin 1843; mais la crise n'était pas terminée pour cela; Comte avait promis de vaincre sa passion, de la transformer en respectueuse amitié : il y réussit si mal que deux mois après il n'avait pas repris la pleine possession de luimême et que sa santé physique était encore troublée. « Quant à ma santé, disait-il, dont vous voulez bien me parler expressément, quoique beaucoup meilleure qu'il y a deux mois, elle n'a pas suffisamment recouvré jusqu'ici son véritable état normal, dont je m'étais trop Jiâlé de vous annoncer le plein retour; depuis une dizaine de jours, mon sommeil a même diminué notablement, surtout de deux nuits l'une, et entre autres, celle-ci ; mon estomac, malgré le régime aquatique, ne peut encore supporter impunément le moindre surcroît ou changement de nourriture '. »

Peut-être serait-il revenu plus vite à la paix du cœur ou tout au moins à la résignation, si Clotilde, touchée enfin par son amour, assaillie par des ennuis domestiques, et peut être aussi emportée par un de ces sentiments littéraires qui ne lui réussissaient pas, ne lui avait un moment proposé la vie en commun, en lui avouant un grand désir de maternité : « Depuis mes malheurs, mon seul rêve a été la maternité, disait-elle, mais je me suis toujours promis de n'associer à ce rôle qu'un homme distingué et digne de le

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