Solice de Fournel, p. lii
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lancer dans la carrière politique qu'en s'attachant au parti de la Cour qui voulait anéantir la représentation nationale, ou au parti révolutionnaire qui voulait anéantir le pouvoir royal'. » 11 se tient donc à l'écart du mouvement révolutionnaire, mais, en esprit pratique et avisé, il voit dans la Révolution une occasion de faire des affaires et il spécule sur les biens nationaux.
Est-ce la cupidité qui le mène ? Nullement, mais deux sentiments d'ordre très différent dont il ne s'avouait que le second, la soif du plaisir par la richesse et le désir très sincère de réaliser quelque grande réforme scientifique et sociale. « Je désirais la fortune, dit-il, seulement comme moyen d'organiser un grand établissement d'industrie, fonder une école scientilique de perfectionnement...; contribuer en un mot au progrès des lumières et à l'amélioration du sort de l'humanité, tels étaient les véritables objets de mon ambition -. »
Un comte de Redern, ancien ambassadeur de Prusse en Espagne, avait fourni la première mise de fonds (;>00 000 francs) et, rappelé par ses fonctions en .\ngleterre puis éloigné de France par la Terreur, il laissait conduire toutes les opérations par son associé dont il semblait partager les rêves philanthropiques '.
Et Saint-Simon spéculait sans scrupules pour le plus grand bien de l'humanité ; il achetait des biens nationaux dans le Nord, le Pas-de-Calais, la Seine, l'Orne ; il soumis-
1. Œuvres complètes, I, p. 66, note. A rapprocher cette autre déclaration laite en 1811 : « Dès 1789, je vis qu'il se passerait de longues années avant (lu'on pût s'occuper utilement d'organisations scientifiques ou politiques ; un travail de démolition ne me paraiss;iit pas honorable ; en conséquence, je pi'is la résolution de ne solliciter et de n'accepter aucune place... Je nie suis uniquement 0('cupé, pendant ces douze années, du soin de me mettre en mesure pécuniaire et scientifique pour créer un grand établissement d'utilité publique, quand les démolisseurs auraient désorganisé les préjugés théologiques qui s'opposaient à l'établissement d'un bon cours d'étude... (Mémoire inédit communiqué par M. Eugène d'Eichthal.)
'2. (Euvres complètes, I, 67.
;î. (Âùivres complètes, I. 67.
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sionnait pour la couverture en plomb de Notre-Dame que la Commune avait mise en adjudication ; toutes ses opérations réussissaient, l'argent affluait dans ses cotTres et il le dépensait royalement pour la bonne chère et les femmes'.
Mais ce grand seigneur qui spéculait sur les biens de l'État devient suspect: enfermé à Sainte-Pélagie puis au Luxembourg, le citoyen Simon reste prisonnier pendant onze mois, jusqu'au 9 thermidor.
Le voilà obligé de rentrer en lui-même et de méditer ; il revient à ses idées favorites de réformes scientifiques et sociales et, dans ce perpétuel entretien avec sa propre pensée, il se surexcite, il s'exalte, et finit par se donner des hallucinations de mégalomane. « A l'époque la plus cruelle de la Révolution, écrit-il, et pendant une nuit de ma détention au Luxembourg, Charlemagne m'est apparu et m'a dit: depuis que le monde existe, aucune famille n'ajoui de l'honneur de produire un héros et un philosophe de première ligne; cet honneur était réservé à ma maison. Mon fils, tes succès comme philosophe égaleront ceux que j'ai obtenus comme militaire et comme politique ; et il a disparu ^ »
A peine rendu à la liberté, il reprend ses opérations financières et ses projets philanthropiques ; il établit un bazar dans l'hôtel des Fermes, lance un commerce de vin et une maison de commission, s'engage dans des entreprises humanitaires très coûteuses ; tout cela sans ordre ni prudence, à tel point que Redern, qui ne voulait pas s'enrichir pour le seul plaisir de se ruiner, finit par exiger un partage du capital amassé en commun. « Je m'étais trompé, dit Saint- Simon, sur le compte de cet associé; je le croyais lancé darf's la môme carrière que moi, et les routes que nous suivions
1. Beaucoup dos détails biographiques qui précèdent cl qui suivent sont tirés de rcxcellcnle étude de M. Georges Weill, que j'ai déjà citée. L'autour ayant eu l'heurcuso l'orlune do pouvoir travailler sur des documents dont un grand nombre sont inodii», son livre constitue de ce l'ait une source importante |iour lu ljiogra]>liie du philosophe.
'i. Otluvren cnmplèlea, I. \>. 1l)l.
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étaient très différentes, car il se dirigeait vers les marais fangeux au milieu desquels la fortune a élevé son temple, tandis que je gravissais la montagne escarpée qui porte à son sommet le temple de la gloire. Nous nous brouillâmes, M. de Rédern et moi, en 1797'. »
Cette brouille marque une date dans la vie de Saint-Simon. « Aussitôt après avoir rompu, écrit-il, je conçus le projet de frayer une nouvelle carrière à l'intelligence humaine, la carrière physico-politique ; je conçus le projet de faire faire un pas général à la Science et de rendre l'initiative à rÈcole française ^ »
Voilà donc la spéculation financière délaissée à tout jamais pour la philosophie. Saint-Simon est riche, il peut librement songer à cette mission scientifique et sociale dont l'idée ne l'a jamais quitté depuis J'àge de dix-sept ans. Mais que veut-il faire? — Le sait-il enfin avec précision? — Dans ce cas, il serait temps de nous le dire.
11 vient de parler de physico-polilique, autrement dit de physique sociale, et sans doute entrevoit-il déjà la possibilité de fonder, sur les mêmes principes que l'astronomie et la physique, la science des sociétés humaines ; mais pour fonder cette physique sociale il faut connaître les sciences plus simples, la physique des corps brutsj la physique des corps organisés; et Saint-Simon se remet à travailler, à la diable comme toujours, en comptant beaucoup plus sur des conversations avec les savants que sur des études personnelles, et sans cesser de faire la fête.
Il prend d'abord domicile en face l'École polytechnique, y suit les cours, se lie d'amitié avec les professeurs et consacre trois ans à apprendre la physique des corps bruts; puis, à partir de 1801, il s'établit près de l'Ecole de médecine pour entrer en rapport avec les physiologistes qui lui ensei-
i. Œuvres de Sainl-Simon, éditées par Rodrigues. p. xix. 2. Œuvres de Saint-Simon, éditées par Rodrigues, p. xx.
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gnent la physique des corps organisés ^ En même temps il lient table ouverte pour les savants, leur offre bonne chère et bon vin, et les soutient, s'il le faut, de sa bourse. C'est ainsi qu'il a Monge et Lagrange parmi ses principaux convives, qu'il défraie Poisson, pendant trois ans, loge le médecin Prunelle, aide Burdin à publier ses œuvres, etc., etc.-.
Plusieurs fois ses maîtresses avaient présidé à ses réceptions ; après son mariage, en 1801, c'est sa femme. M"'' de Champgrand, qui attire chez lui nombre de littérateurs et d'artistes, parmi lesquels Grétry et Alexandre Duval. Tout paraissait alors à la joie et rien ne faisait prévoir une rupture dans le nouveau ménage, lorsque Saint-Simon apprend la mort de M. de Staël. Or il venait de lire, dans un ouvrage récent de M"* de Staël sur la littérature % les pages qui traitent de l'utilité des sciences, du progrès humain et de la philosophie générale. C'était évidemment la collaboratrice que le destin lui réservait. Il avait conçu, disait-il, « le plan le plus vaste et le plus utile qui fût entré dans la tête d'un homme, et M""" deStaël était faite pour le réaliser »''. Mais voudrait-elle l'épouser ?
Avant de se renseigner sur ce point important il commence par divorcer avec sa jeune femme.
Et qu'on ne Croie pas qu'il vient de saisir à la hâte un prétexte ridicule pour se débarrasser d'une femme dont il est las. Bien au contraire il la quitte avec regret, et devant le maire qui les sépare il verse d'abondantes larmes ^ Mais la mission est là qui commande; il doit obéir.