‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 112 sur 171 · fol. pos., I, p. XXIV · texte numérisé non relu

fol. pos., I, p. XXIV

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vulsive, qui n'existerait peut-être jamais si je pouvais vivre ainsi sans interruption \ »

L'histoire des passions est remplie de ces amours humains, malheureux ou trahis, qui se transforment en amours mystiques, et celte transformation s'explique sans trop de peine par l'analogie profonde de ces deux sortes d'amour.

Chez le mystique et chez l'amoureux, le sentiment qui domine l'âme c'est celui de la dépendance; ni l'un ni l'autre ne se sentent les maîtres de leur destin ; ils appartiennent à des dieux qu'ils doivent toucher par leur soumission, se rendre favorables par des prières ou des promesses, honorer d'un même culte. L'un et l'autre attendent de ce dieu une félicité qu'ils se représentent sans bornes ; tous les deux enfin ont le désir d'être élus entre les hommes, choisis au mépris de toute justice par une faveur spéciale du dieu et pour ces raisons du cœur que la raison ne connaît pas. Ils se font la môme idée du salut et de la grâce.

C'est sans doute à cause de ces ressemblances que tant d'amoureux de la beauté charnelle, surtout lorsqu'ils sont d'une imagination exaltée et d'un tempérament psychopathique, finissent dans l'amour divin, les femmes dans l'amour de Jésus, les hommes dans celui de Marie.

Comte, par la façon dont il aima Clotilde vivante, semblait devoir apporter une confirmation de plus à cette loi : et, de fait, depuis la mort de Clotilde jusqu'à la sienne, toute sa vie sentimentale va tenir dans l'adoration mystique et contemplative de son amie.

Chez certaines âmes la transformation de l'amour humain en amour divin s'opère sans secousses et les sens, trompés et satisfaits à la fois par l'imagination, s'accommodent facilement de la vie nouvelle qui leur est faite ; chez la plupart, au contraire, ils se révoltent, ils crient, et les mémoires des grands mystiques nous racontent, souvent avec un véritable

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luxe de détails, les luttes qu'ils ont dû soutenir contre la chair et le diable avant de s'anéantir dans la paix de Dieu.

Chez Auguste Comte les sens protestèrent contre la duperie dont ils étaient victimes, et ce ne fut pas trop de toute sa raison et de toute sa philosophie pour les dominer. Alors môme que la mort eut tué tout espoir d'union véritable, Comte, qui désirait encore celle qu'il venait de perdre, essaya de réaliser en songe le bonheur qui lui échappait ; nous savons en effet, de son propre aveu, qu'il souhaita des rêves impurs et qu'il ne put pas, dit-il, dans son langage, « malgré' sa vaine attente scientifique, en réaliser la systématisation ' » ; mais le véritable intérêt de son évolution mystique n'est pas dans celle protestation ni dans cette perfidie banale des sens ; il est dans l'opposition qui ne pouvait manquer d'éclater entre son amour contemplatif et les tendances si actives et si sociales de sa philosophie.

11 sembla d'abord qu'une conciliation n'était pas impossible ; Comte s'efforça de faire entrer son amour dans son système, d'associer sa passion à sa mission sociale, et de faire bénéficier la cause sacrée de l'humanité de tous les sentiments profonds et tendres qu'il avait sentis naître dans son cœur.

A peine s'est-il épris de Clotilde qu'il fait un retour sur sa philosophie et se montre aussi préoccupé de l'iniluence de son amour sur sa mission que de son amour lui-même.

« Celte môme connexité, dit-il à Clotilde, entre l'essor mental et l'essor affectif, s'applique en général à tous les grands travaux quelconques, quoi qu'en puisse dire la froide austérité de nos froids pédants. Mais elle convient assurément encore davantage aux travaux qui. comme les miens, directement relatifs à la philosophie sociale, se proposent continuellement de développer autant que possible la grandeur de la nature humaine, laquelle doit surtout dépendre

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