‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 122 sur 171 · l'ot. p„s., IV · texte numérisé non relu

l'ot. p„s., IV

i. l'ot. pou., I. :i'.»i.

PSYCHOLOGIE 1) ALGUSTE COMTE 215

récitait des vers en son honneur et revivait par la pensée, et suivant un ordre chronologique, toute l'année de bonheur qu'il avait vécue près d'elle. A chaque étape de ce chemin de Tamour correspondait un titre différent.

De juin à septembre, c'était tiiiitiation fondamentale; de septembre à octobre, la crise décisive ; d'octobre à janvier, la transiliiut jinnlc \ de janvier jusqu'à la fin. rêhii normal.

Chaque étape était elle-même subdivisée ; dans la transition finale. Comte distinguait Vêpanchement total, l'abandon sans réserve, la familiarité continue; dans l'état normal, r intimité complète.^ la parfaite identité, l'union définitive, etc., et, à mesure qu'il avançait dans cette revue de ses souvenirs, il se récitait des fragments des lettres de Clolilde, il évoquait d'elle des images différentes.

L'effusion durait vingt minutes. Comte, agenouillé devant les fleurs de Clotilde, évoquait d'abord son image et lui récitait des vers italiens, puis il se levait pour se rapprocher de l'autel et debout adressait à son amie des invocations où il môlail le langage des mystiques à l'expression de son amour. 11 lui disait: <.< Un, union, continuité; </eMJ", arrangement, combinaison; trois, évolution, succession... l'homme devient de plus en plus religieux — la soumission est la base du commandement. — Adieu, ma chaste compagne éternelle. — Adieu, mon élève chérie et ma digne collègue. Addio sorella. Addio cara figlia. Addio casta sposa ! Addio, sancta madré ! Virgine madré, figlia del tuo figlio, addio. » Puis il s'agenouillait encore et reprenait les yeux ouverts quelques phrases du début de la commémoration. Enfin, à genoux devant le fauteuil-autel recouvert de sa housse, il invoquait encore Clotilde, lui parlait et lui répétait trois fois : « Amem te plus quam me, nec me nisi propter te ! » A dix heures et demie, la même cérémonie recommençait et durait vingt minutes; c'était la prière du milieu du jour; elle était composée comme la précédente d'une comraémo-

U16 DKl'X MESS1K8 POSITIVISTES

ration où Comte rappelait encore les principaux souvenirs de son amour et d'une effusion où il reprenait ses invocations, récitait des vers et terminait encore par les paroles de Thomas A'Kempis :

« Puissé-je l'aimer plus que moi-même, et ne m'aimer moi-même qu'à cause de toi ! »

Enfin le soir, nouvelle commémoration qu'il faisait au Ml, sur son séant, nouvelle effusion qu'il faisait une fois couché et toujours les mêmes actions de grâce, les mêmes vers, la même phrase mystique de l'Imitation de Jésus-Christ.

Non content de ce culte quotidien, Comte visitait toutes les semaines la tombe de son amie et chaque année, pour le jour de la Sainte-Clotilde, il composait des confessions qu'il allait lui lire au cimetière et où il lui exprimait tous les sentiments qu'il avait éprouvés depuis douze mois. — Enfin, tous les samedis, il faisait dans l'église Saint-Paul une méditation d'une demi-heure. « Mon cœur, dit-il dans son testament, institua cette pratique en commémoration de l'incomparable cérémonie accomplie en ce lieu le jeudi 28 août 1845, d'où j'ai toujours daté mon mariage spirituel avec mon angélique compagne, quand nous y fûmes parrain et marraine de son neveu'. » Il ne vivait plus et ne pensait plus que pour Clotilde.

C'est un fait bien connu que les sentiments ont besoin d'images concrètes pour se développer, pour durer et même pour se produire ; l'amour ne va guère, par exemple, sans la représentation de la femme aimée ; de même, le mysticisme a besoin d'images, quelquefois d'images très vives et ces images peuvent se transformer en véritables hallucinations. Comte fui halluciné; il revit son amie, il lui parla*. Son biographe Lonchampt nous raconte'- qu'un jour où il avait les yeux fixés sur les reliques do Clotilde, il l'aperçut couchée, très pâle, telle qu'il l'avait vue pour la dernière

1 Tentaim'iU. p. 10.

■i. Hfv. oiu'id., l»'goptetnbre J88'.». ji. l»l-."l.

PSYCIIOI.OGIE I) ATGUSTI-; COMTK 217

fois au moment de sa mort. « Comte, dit-il, tombe à genoux, l'appelle et la bénit: il lui parle de sa douleur, de son désespoir; il la supplie de le secourir, car elle seule peut lui faire supporter la vie et seule peut lui rendre le courage ; il se relève enfin plus calme et plus résigné. »

Il se relève aussi avec l'espoir de reproduire son hallucinaliori dans ses prières, dans ses commémorations et dans ses effusions, et il y parvient par des moyens très simples que son biographe nous indique également. 11 procédait progressivement; il évoquait d'abord, les yeux fermés, la chambre mortuaire ; il se rappelait l'ensemble, puis les moindres détails, et, seulement lorsque la vision était devenue assez claire, il ajoutait au tableau l'image de Clotilde, dont il déterminait avec soin la pose et le costume. Comte a été sur ce chapitre beaucoup plus réservé que Lonchampt ; il parle seulement « d'images normales » et « d'images exceptionnelles », et sans doute les gouvernait-il à son gré, car il indique devant quelle image particulière chaque effusion devait être faite.

Fia plupart des mystiques sont aussi des ascètes ; dans leur désir d'atteindre la paix du cœur et l'extase par l'unité de leurs sentiments, ils tendent à se dépouiller de tous les penchants qui ne sont pas l'amour, à vider leur cœur de tout ce qu'il peut contenir de bas, de charnel et de terrestre, pour laisser triompher et régner seule la passion de Dieu. Comte supprima ainsi de son âme tous les sentiments qui lui paraissaient l'éloigner de Clotilde en l'éloignant de la perfection morale et de l'amour mystique dont il était inondé.

Ce qu'il cherchait dans son culte quotidien c'était, disaitil, le perfectionnement de son âme* ; il voulait se rapprocher de Clotilde en devenant meilleur, en développant sous son influence de mère, d'épouse et de fille ses sentiments

Page 1