Stuart Mill.op c/7., i
2. Lettres d'Auguste Comte à J. Stuart Mill, p. 4. Auf/usie Comte et le Positivisme, p. 137 (Paris, F. .\lcan).
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Comte fut fidèle à cette hygiène pendant près de vingt ans, de 1838 à i8o7 : il ne s'en écarta que rarement, par exemple pour lire la Logique de Stuart Mill ; il s'abstint non seulement de journaux mais de toute espèce de revues et môme de toute lecture, à l'exception de quelques auteurs de choix anciens ou modernes.
Ce régime qui lui permettait de ne rien considérer que d'éternel ou d'universel flattait singulièrement les tendances profondes de son caractère et de son esprit ; il le maintenait parmi les conceptions générales qu'il aimait tant, et favorisait la systématisation une fois que l'assimilation des connaissances était terminée ; mais, à côté d'avantages considérables pour un esprit de la puissance de Comte, il présentait des dangers très graves que le philosophe n'évita pas. S'isoler volontairement du monde, ne connaître ni les objections ni les protestations que l'on soulève, ne vivre qu'avec ses propres pensées et ne juger ses propres conclusions qu'en les confrontant avec ses propres principes c'est se condamner fatalement à construire à côté des faits, à systématiser de force conmie de gré le monde et les choses. — Nous avons déjà vu quels jugements étranges Auguste Comte portait au nom du positivisme sur sa femme et sur Clotilde, et la tendance qu'il avait à tout ramener à son système ; l'hygiène cérébrale dont il était si fier développa certainement cette tendance et favorisa la construction arbitraire, en affranchissant le philosophe d'une confrontation constante et salutaire de sa doctrine avec le réel. Bien ne put l'avertir quand il s'éloigna du sens commun, quand il prit les exigences de sa philosophie pour des vérités démontrées.
Le système livré à lui-même, privé de tout contrôle, tourbillonna ainsi dans le vide, enfantant des dieux ridicules, des règles puériles, tout en restant fidèle dans sa logique propre aux larges et puissantes idées qui avaient inspiré Comte dès 1820.
Et ce n'est pas la moindre surprise de son lecteur que de
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s'apercevoir sans cesse que derrière l'amant mystique de Clolilde, derrière l'utopiste qui régente une humanité qu'il ignore, vit toujours et pense encore le grand philosophe d'autrefois.
Ne soyons pas d'ailleurs trop sévère pour les nombreuses absurdités aux quelles il a été conduit par la logique interne de son système ; la plupart des grands philosophes en ont écrit de pareilles pour les mêmes raisons, et Comte ne les surpasse guère en ce sens que par sa prodigieuse fécondité.
En quoi par exemple l'utopie de la Vierge-Mère est-elle plus extravagante que la théorie des animaux-machines ou que celle de l'harmonie préétablie ? Elle choque peut-être plus parce qu'elle prétend régler l'action; mais, au moins, rationnellement ne veut-elle être qu'une utopie.
« M. Comte, écrit Stuart Mill à ce sujet, était dans l'habitude de considérer Descartes et Leibniz comme ses principaux précurseurs et comme étant (parmi de nombreux penseurs d'une vaste capacité philosophique) les seuls grands philosophes des temps modernes. 11 estimait que c'était avec leur esprit que le sien avait le plus de ressemblance. Quoique nous n'ayons d'aucun des trois une opinion aussi haute que M. Comte, nous pensons que l'assimilation est juste; ce sont les deux penseurs qui de tous ceux dont il est fait mention eurent le plus d'analogie avec M. Comte. Ils lui ressemblaient par l'ardeur; ils lui ressemblaient, bien qu'ils l'égalassent à peine, par la confiance en soi-même; ils avaient la môme puissance extraordinaire d'enchaînement et de coordination; ils enrichirent le savoir humain de hautes vérités et d'importantes conceptions de méthode; ils furent, de tous les grands esprits scientifiques, les plus conséquents et, pour cette raison, souvent les plus absurdes, parce que, si contraires au sens commun que furent les conséquences de leurs principes, ils ne reculèrent devant aucune. C'est pourquoi leurs noms nous sont arrivés, associés à de grandes pensées, à des découvertes très impor-
tantes et en même temps à quelques-unes des conceptions et des théories les plus follement extravagantes et les plus ridiculement absurdes qui aient été solennellement avancées par des esprits méditatifs'. »
CONCl.LSIOX
Tel fut dans sa vie privée et sociale, dans sa mission, dans son amour, dans sa religion, Auguste Comte, fondateur du positivisme qui, de 1824 à 1857, s'efforça de donner à la Terre un régime spirituel et mourut à soixante ans, grand prêtre de l'humanité.
Je voudrais maintenant, après cette analyse un peu longue, marquer, sous forme de conclusion, les caractères essentiels de cet étrange esprit, un des plus curieux assurément que le dernier siècle ait produits, et qui a pu se faire taxer de folie par les profanes, tandis qu'il inspirait à des disciples qui ne furent pas médiocres une foi ardente que ni la mort ni cinquante ans écoulés n'ont pu éteindre.
Pour comprendre en son entier le positivisme souvent interprété à contre-sens, il faut, dit très justement M. Fouillée, « se souvenir que, pour le fondateur, le point de vue philosophique par excellence fut toujours et dès le début le point de vue sociologique- ». C'est également ce qu'il faut se rappeler sans cesse si l'on veut apprécier impartialement tout ce qu'il y eut d'original et parfois d'étrange dans la pensée d'Auguste Comte.
Il n'a jamais voulu être qu'un fondateur de religion, un messie chargé d'apporter aux hommes les principes d'un ordre social nouveau.
1. Aiifiusle Coinle et le l'osidvisme, trad. Clemenceau, p. 211-212. i. Fouillée. Le mouvement posilivisle cl la conception socioloqiquc du Momie, p. 35fi (Paris, F. Alcan. 18%).
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Dès l'âge de vingt-deux ans, il croit à son rôle de réformateur, et, dans la suite, il parle sans cesse, au cours de ses œuvres, de l'incomparable mission qui lui est dévolue dans riiistoire de l'humanité.
Et sans doute, il ne se prend pas pour un homme providentiel, un homme de Dieu; mais il croit que l'heure étant venue pour la science de succéder à la théologie, lui seul pourra, par son génie, être le Moïse ou le saint Paul de ce nouveau régime spirituel.
Aussi, dès qu'il a conçu le système social qui doit sauver les hommes de l'anarchie et terminer la grande crise occidentale, ne vit-il plus que pour ce système ; il le porte sans cesse avec lui; il s'en sert pour juger non seulement les idées générales qu'il organise mais les individus, les choses, les événements les plus futiles de la vie de chaque jour.
Sa femme, avec ses sens avides et son caractère indocile, est classée parmi les esprits métaphysiques et révolutionnaires; Glotilde, restée longtemps croyante, a le sens théologique du moyen âge ; les disciples qui ne veulent pas se plier à toutes ses fantaisies personniGent à ses yeux la révolte de l'individualisme contre l'autorité établie.
Lorsqu'il est amoureux, il se flatte que son amour, en développant ses affections sympathiques, va fondre sa vie privée dans sa vie sociale, et dans les niaiseries qu'écrit ]y|mc jjg Vaux, il cherche, il trouve un sens social.
C'est là ce qui rend mortellement froide la correspondance de Comte, qu'il écrive à Stuart-Mill ou à sa Glotilde; on cherche un homme dans ses lettres, mais la plupart du temps l'homme se cache; il se dissimule derrière le monument systématique qu'il éleva, et malgré la passion chaude des lettres à M"'' de Vaux, passion qui finit par déborder sur le système, on retrouve trop souvent dans la forme et dans l'idée le fondateur de la sociologie positive. Son style, surtout dans les derniers ouvrages, se ressent de cet état d'esprit; "c'est le style d'un homme qui pense par masses,
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par ensembles et qui, sur les points les plus particuliers, veut toujours être systématique; c'est assez dire qu'il est rarement vivant.
Je n'irai pas jusqu'à prétendre que Comte avait supprimé en lui toute pensée individuelle, mais c'est bien là pourtant ce qu"il aurait voulu ; il a tenté jusqu'à sa mort de donner une valeur sociale et philosophique à tous ses sentiments et à tous ses actes, il a cru aimer l'humanité dans Clotilde, il a cru rendre hommage au Grand Être dans ses commémorations et dans ses effusions quotidiennes; il a voulu réaliser l'unité de sa vie privée et de sa vie sociale, et l'on peut dire qu'il s'est attaché à aimer, à p-cnser socialement.
Quand il faisait un retour sur lui-môme, ce qui fui arrivait souvent, c'était sa vie sociale, son œuvre de réformateur et de fondateur, sa « mission incomparable » qu'il jugeait; jamais il n'est descendu dans son moi intime pour s'analyser et se discuter; il s'est accepté comme il a accepté la science, sans se poser des questions complexes sur l'origine et la valeur de ses tendances profondes; l'examen de conscience lui a été étranger; il ne parait pas avoir jamais eu l'ombre d'un remords ou d'un doute. C'est en projection sociale qu'il se voyait, sous forme de providence nouvelle; c'était lui, pensait-il, qui devait clore à jamais, par la philosophie positive, la période de crise ouverte par la philosophie négative de la Révolution. 11 serait non pas le dieu nouveau, mais le grand prêtre du nouveau pouvoir, le père spirituel des hommes, le chef incontesté de la république occidentale, et plus tard, quand « sa vie objective » serait depuis longtemps achevée, il se promettait « une vie subjective » sans un dans les plus lointains souvenirs de riiumanilô. De grandes visions peuplaient ces rêves de gloire sociale; c'était là bannière de l'humanité s'inclinant sur sa tombe, Clotilde représentant l'humanité sur le pavillon de rOcridcril, le Panthéon retentissant du son des orgues
PSYCIIOLOL.!!:: DAl Gl'.^TL COMTl:: '2'tO
et du chant des fidèles, et les femmes, dignes filles de l'humanité, glorifiant le Fondateur.
Mais ce désir de tout réorganiser, de tout restaurer, de tout reconstruire, suppose un orgueil infini que Comte ne dissimula jamais, et qui est certainement un des traits les plus saillants de son caractère. Que l"aut-il en penser? et comment juger une pareille foi dans son intelligence et dans son œuvre ?
On pourrait être tenté, en rapprochant l'orgueil de Comte de ses crises mentales et de son tempérament psychopathique, d'y voir une manifestation morbide de la diathèse que nous avons étudiée plus haut, et, de fait, tous les aliénistes connaissent bien cet orgueil démesuré qui, chez certains sujets prédisposés, accompagne et confirme d'autres symptômes psychopathiques; mais cette façon biologique de poser et de résoudre la question est manifestement trop simpliste dans le cas particulier de Comte comme elle l'eût été d'ailleurs dans le cas très analogue de Saint-Simon.
Ce qui distingue tout d'abord l'orgueil de Comte de l'orgueil d'un mégalomane, c'est que son orgueil est justifié dans une assez large mesure l'homme qui a systématisé toutes les sciences de son temps, fondé la sociologie, formulé les principes de la synthèse subjective, exposé le rôle organisateur que pouvait jouer la science entre l'absolutisme ruiné de l'Église et l'anarchie des raisons individuelles, celui-là reste grand parmi les grands, quelques erreurs de système qu'il ait pu commettre, quelque conception fantaisiste qu'il ait pu élaborer.
Stuart-Mill le met sur le rang de Descartes et de Leibniz et Stuart-Mill n'est pas un positiviste orthodoxe.
Dès lors on ne saurait abuser contre lui des phrases où il parle de son incomparable mission et de la reconnaissance de la postérité. 11 a dit tout haut et très simplement, avec une naïveté parfois extrême, cet orgueil qui n'avait été que la conscience de son génie et du rôle qu'il voulait remplir.
ioO DEUX MKSSIES POSITIVISTES
Comment s'étonner après cela qu'il ait trop parlé de ses ennemis, qu'il se soit pris pour l'objet de trop de conspirations et de trop de rancunes? — c'était la conséquence inévitable de cet orgueil et de l'opinion qu'il avait de lui.
D'ailleurs, si au lieu d'isoler Comte on le remet à sa place, parmi les hommes de sa génération, on s'aperçoit qu'il n'y détone nullement par sa foi ; on le comprend et •on l'excuse dans les exagérations de son orgueil.
Au moment oîi il commençait de penser, l'œuvre de la Révolution était beaucoup trop récente pour qu'on pût y démêler ce qu'elle avait apporté de positif; en revanche, ^es meilleurs esprits, Lamennais, de Maistre et Donald, voyaient très bien ce qu'elle avait détruit; révolutionnaire était synonyme de négatif. Ainsi qu'il arrive toujours, d'après une loi formulée dans la suite par Comte lui-même, le mouvement de réorganisation, toujours plus lent que le mouvement de décomposition sociale, ne s'apercevait pas encore.
Aussi chacun se croyait-il appelé à donner la formule de la société future : de Maistre proposait un retour à l'unité théologique du passé, Comte voulait substituer au pouvoir de l'Eglise le nouveau pouvoir spirituel de la science, et les saint-simoniens prétendaient eux aussi organiser ce nouveau pouvoir. Tous éprouvaient le même besoin de dogmatisme et d'unité, mais ceux qui parlaient au nom de la science et et dun pouvoir spirituel non encore éprouvé, avaient une foi sans borne dans la religion nouvelle qu'ils annonçaient.
Saint-Simon s'était proclamé vicaire de Dieu et pape scientiflque avant qu'Auguste Comte s'intitulAt grand prêtre de rimmanité. Quelques années plus tard Enfantin, disciple de Saint-Simon, devait se prendre pour l'homme-Dieu, Hodrigues et Bazard pour des prophètes.
A cùtô de ces prétentions celles de Comte ne choquent plus; il était de cette grande famille de croyants, il subit les même influences, il eut la môme foi sociale dans son œuvre et dans sa mission.
PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE i5l
Si l'on fait la part du milieu dans les extravagances que j'ai citées, je doute que l'orgueil d'Auguste Comte paraisse supérieur à celui de tous les grands réformateurs.
Je n'hésite donc pas à dire qu'il ne donna de signe de folie ni dans sa foi messianique, ni dans son orgueil, ni dans les conceptions religieuses auxquelles il aboutit.
Il restait, dans ses créations comme dans sa mission, d'accord avec lui-même ou avec son temps
11 se distingua d'ailleurs comme Saint-Simon par le souci très philosophique qu'il eut d'hériter du passé, de le continuer dans son œuvre, et de ne rien bâlir dans l'ordre social qui ne fût profondément conforme aux lois de l'histoire ; il n'eut jamais la prétention folle de diriger, au sens strict du mot, l'humanité, ni de l'orienter dans des voies mystérieuses où elle ne se fût pas engagée sans lui ; il était trop convaincu que les lois du progrès sont nécessaires et il voulait seulement en hâter le cours en organisant à l'avance ce qu'il appelait « 1 avenir humain ». C'est un messie qu'on peut appeler scientifique, dans la mesure où les deux mots ne jurent pas d'ôlre accouplés.
11 avait été fou, cependant, maniaque d'après le diagnostic d'Esquirol, et, trois fois au moins, il fut menacé de rechute, mais j'ai montré comment il évita tout retour offensif de la maladie et quelles preuves de raison il donna dans la façon dont il lutta contre elle. Tout ce qu'on peut conclure de sa maladie mentale et de ces menaces, c'est qu'il avait un tempérament psychopathique et qu'il fut pendant longtemps exposé aux accidents cérébraux. Cela non plus ne suffît pas pour faire un fou.
Sur la question du mysticisme, des hallucinations et des extases, la discussion est plus délicate. Le mystique croit d'ordinaire à la possibilité de connaître directement le vrai par l'amour, il admet la clairvoyance du cœur, et quand le quiétisme s'ajoute au mysticisme, il se complaît dans la paix de l'amour divin, forme suprême du bonheur ; mais jusque-
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là le mystique n'est pas fou; il ne le devient que s'il est dupe des hallucinations qui soutiennent ses extases et son amour.
Or, Auguste Comte ne crut jamais à la signification objective de ses hallucinations; bien mieux, il les gouverna, il les produisit à volonté, il choisit celles qui lui plaisaient le plus pour les évoquer suivant les moments et les jours, il les « systématisa », comme il dit. Sans doute le fait d'être halluciné n'est pas lui-môme normal, mais nous ne devons pas oublier que Comte voulut l'être, et qu'il employa pour le devenir des moyens très conscients, des procédés très rationnels. L'hallucination ne lui vint pas du dehors à la suite d'une lésion cérébrale ; elle obéit à ses désirs, à sa volonté, aux procédés très logiques qu'il employa. S'isoler, fermer les yeux, penser longuement à tous les détails du costume et de la physionomie d'une personne aimée, ce sont là des moyens qui réussiraient souvent, même chez des esprits très sains, pour transformer une image intense en hallucination véritable.
Je ne crois donc pas qu'on puisse tirer parti contre Comte de ses hallucinations et dire que dans son mysticisme il a donné des preuves de folie.
Le mysticisme tel qu'il l'a pratiqué n'est pas lui-même le vrai mysticisme ou le mysticisme complet.
Comte n'a jamais prétendu substituer à la connaissance ; logique les intuitions du sentiment, il n'a vu dans l'amour I qu'un état d'âme favorable à la compréhension logique de su doctrine. Si le mysticisme n'était qu'une théorie de la connaissance, on pourrait dire, avec des textes ù l'appni, que Comte fut toujours l'ennemi du mysticisme.
Il fut plnlôl (luiélisle, c'est-à-dire qu'il se complut dans la paix de l'amour pur et crut y trouver le souverain butiheur : il conçut la vie comme une longue prière, il déclara (ju'on 86 lasso d'agir et non d'aimer, il s'astreignit à certaines pratiques de chasteté, d'austérité, d'ascétisme i)our se rappro-
PSYCHOLOGIE DAL'GLSTE COMTE l'.Vi
cher de l'idéal de vie surhumaine qu'il avait conçu ; c'est à cette conception du bonheur que se réduit son mysticisme.
Encore convient-il de remarquer qu'il ne s'abandonna jamais librement à l'amour pur et qu'il mit en œuvre tous les artifices de raisonnement pour se persuader qu'il restait toujours d'accord avec sa doctrine de vie et d'action, 11 commença par confondre l'amour stérile des eiïusions avec l'amour fécond de l'humanité ; il donna à l'humanité la forme symbolique de Clotilde, il osa dire que la prière à haute voix était plus morale que la prière muette parce qu'elle était une des formes de l'action; il se paya de mots, d'analogies lointaines, plutôt que de s'avouer qu'il ne pouvait unir doux tendances aussi opposées que le quiétisme et l'esprit social.
J'ai dit ce qu'il y avait de chimérique dans la tentative et ce qu'il y eut de puéril dans les compromis ; mais encore faut-il tenir compte au philosophe de ces efforts très sincères, sinon heureux, qu'il fit pour maintenir jusqu'au bout l'unité logique de sa pensée et de sa vie.
Ce qui est probable c'est que son mysticisme fut favorisé dans son éclosion et son développement par le tempérament psychopathique de Comte, et qu'il poussa dans son âme des racines d'autant plus profondes qu'il y rencontra un terrain propice pour l'exaltation des sentiments et l'exagération des images. — Mais c'est sans doute là une des conditions très générales du mysticisme dont on ne peut rien conclure ici de particulier.
On ne peut donc pas dire qu'Auguste Comte ait été fou après 1820; la folie qui dura dix mois ne réapparut plus; tout ce qu'on peut signaler chez lui c'est une diathèse maniaque, des menaces de rechute, et le mysticisme particulier dont nous avons fait l'histoire ; mais tout cela n'est pas la folie.
Ce qui est admirable chez ce psychopathe et ce mystique, c'est le développement de la pensée abstraite, en dépit des
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menaces continues qui venaient du tempérament nerveux et maladif.
Pendant vingt ans, de 1826 à 1845, Comte sentit toute la cohérence logique de son système exposée à la plus irrémédiable des ruines par un retour possible de la folie; il triompha du danger par des prodiges de raison et de volonté, par un régime mental et physique qu'il suivit religieusement, et il arriva à écrire, malgré la folie toujours menaçante, le chef-d'œuvre de logique et de clarté qu'est le Cours de Philosophie positive.
Après 1843 un autre danger le menace : la passion la moins sociale, la plus stérile, s'est fait jour dans lame de ce conquérant, de cet héritier de Descaries et des encyclopédistes, et cette passion il ne la vaincra pas, mais il n'en continue pas moins à édifler le système social qu'il a conçu ; il le pousse jusqu'à ses dernières conséquences d'organisation ou d'unification, et quand l'amour mystique se fait envahissant, il se persuade, par de puérils sophismes. que cet amour n'est qu'une forme supérieure de l'altruisme.
Sa raison s'était défendue contre les atteintes brutales de la folie; elle lutta avec moins de succès contre les atteintes plus perfides du sentiment, mais elle resta logique, synthétique jusqu'au bout, et comme elle ne pouvait triompher du mysticisme, elle se donna l'illusion qu'elle le systématisait
Les sainls-simoniens et surtout les positivistes ont beaucoup écrit sur les rapports de Saint-Simon et de Comte, soit pour affirmer, soit pour nier la parenté de leurs doctrines.
Suivant le père Enfantin, Comte ne serait qu'un disciple à la fois plagiaire et renégat. Dans sa Science de l Homme, publiée un an après la mort de Comte, en 181)8, il parle « d'un nouveau Judas, reniant son maître, lui crachant ù la face, couvrant cette belle tête d'un éteignoir, et cachant sa vive lumière sous un boisseau, afin que ses propres élèves ne puissent voir et admirer son auteur, son père; leur déclarant que Saint-Simon lui avait volé et gâté ses idées, lui qui n'avait pour toute doctrine que des idées de Saint- Simon publiées avant sa naissance - o.
Suivant la plupart des positivistes, au contraire, Saint- Simon n'a été pour rien dans le développement philosophique de Comte.
Pierre Laffitle, le successeur de Comte dans la direction du Collège positiviste, revendique hautement contre Saint- Simon l'entière originalité de son maitre ^ ; les disciples
1. Je reproduis presqu'intégralement sous ce titre deux articles qui ont paru en février et mars 1904 dans la Revue l'hilusophu/ue, sous un titre dillcrent : Sainl-i^imon père du Positivisme.
J'ai, dans la seconde punie, rapproché pour les comparer les principales idées exposées dans les chapitres précédents sous les noms de Saint-Simon et de Comte, et j'ai dû nécessairement, au cours de ce i-approchement, faire quelques répétitions.