liecue occidentale, ^" janvier 1884, p
'2:^6 DErX MESSIES POSITIVISTES
orthodoxes tels que Robinet* et Sémerie ^ professent des opinions analogues, et Littré '' lui-môme, dissident sur tant de points, s'accorde avec eux pour déclarer qu'à aucun moment « Saint-Simon n'a été le maître de Comte ».
Les quelques pages qu'on va lire ont pour objet de montrer, contre les positivistes et avec les saint-simoniens, que Saint-Simon conçut bien avant Comte, et dans ses grandes lignes, l'ensemble du positivisme, mais comme on ne pourrait s'expliquer le rapport des deux systèmes sans connaître les rapports personnels des deux philosophes et l'influence directe exercée par le premier sur le second, nous étudierons d'abord cette influence.
HEI.ATIONS PERSOMSEI.l.ES DES PEUX PHILOSOPHES
C'est vers le milieu de l'année 1817 que Saint-Simon et Auguste Comte se rencontrèrent.
Auguste Comte avait dix-neuf ans; renvoyé en 1816 de l'École Polytechnique avec toute sa promotion, à la suite d'une révolte qu'il avait menée, il avait d'abord passé quelques mois à Montpellier, dans sa famille, sous la surveillance de la police, puis était rentré à Paris pour y chercher une situation.
Il tenait déjà cette forte instruction scientiflque que Saint- Simon ne posséda jamais et qui lui assurait de ce chef sur son futur maître une supériorité incontestable. A l'Ecole il avait fait de la chimie, de la physique, et beaucoup de mathématiques ; à Montpellier, après son renvoi, il avait suivi les cours de la Faculté de médecine ; à Paris, depuis son
i. Notice Bur l'œuvre el la vie d'Aiigitste Comte, £• cdit., p. iii s(\(\.
i. La loi (tes trois Étala, p. 51 (Paris, 187.'i).
3, Auf/imte Comte et la l'hilosophie positive, li* cilil.,p. 87-iS'.),
SAINT-SIMON KT AL'liUSTi; COMTi; fiT
retour il lisait Monge et Laplace, il méditait Condorcet et Montesquieu.
Ses idées politiques étaient encore celles de l'Ecole. Égalitaire, rationaliste, il croyait à la philosophie des droits de l'homme et à la métaphysique de Rousseau. Pendant les Cent-Jours il avait crié : « Vive l'Empereur ! » parce qu'il croyait Napoléon devenu libéral et républicain à la suite de ce qu'il appelait « son séjour philosophique à llle d'Elbe ' ». Après son expulsion de l'École, en juin 1816, il avait composé sous ce titre : Mes rêflexioiiH ^ une sorte de déclamation républicaine où la Restauration est comparée à la Terreur et Louis XVllI à Marat.
Il vivait au quartier latin, incertain de son avenir, pestant après le gouvernement qui ne le nommait pas dans les services publics, faisant des projets très divers pour se tirer d'embarras et finalement ne sachant trop où se prendre. C'est alors, probablement vers le mois d'août 1817, qu'il fut présenté à Saint-Simon.
Ce philosophe, âgé de cinquante-sept ans, avait mené la plus étrange et la plus romanesque des existences.
Né dans la noblesse, petit-cousin du fameux duc, il avait d'abord fait, en qualité d'officier, la guerre d'Amérique; puis, ruiné par la Révolution, il avait été tour à tour spéculateur, entrepreneur, millionnaire oisif et débauché, scribe au Mon t-de-Piélé, journaliste, philanthrope et il de vait finir, après quelques autres avatars, par se proclamer vicaire de Dieu.
En politique il avait traversé, sans s'y arrêter plus qu'il ne convenait, tous les partis et toutes les opinions. Successivement républicain, bonapartiste, royaliste, il avait applaudi la Constituante, Napoléon et Louis XVllI, et il se préparait maintenant à se faire poursuivre devant les tribunaux pour ses attaques contre les Bourbons. Mais, à travers toutes les vicissitudes de sa pensée et de sa vie, il avait
\. Lettres à Valut, p. 10.