Lvllrett à Vnlat, p. '»1-J)i
fasse connaître M. de Saint-Simon ? — Très volontiers. C'est le plus excellent homme que je connaisse, celui de tous dont la conduite, les écrits et les sentiments sont le plus d'accord et les plus inébranlables... Du reste, les plus grandes qualités sociales il les possède à un haut degré; il e?t franc, généreux autant qu'on peut l'être. Il est chéri de toutes les personnes qui leconiiaissenlparticulièremenl... » K Si plusieurs personnes, conclut-il, ne rendent pas la môme justice à ses idées, c'est que sa manière de voir s'élève trop au-dessus des idées ordinaires pour qu'elle puisse être encore appréciée, mais cela viendra tôt ou tard et voilà l'avantage des gens qui sont plutôt au-dessus qu'au-dessous de leur siècle. »
Un peu plus loin il ajoute: « Je lui ai voué une amitié éternelle et, en revanche, il m'aime comme si j'étais son lils. »
D'abord secrétaire, puis collaborateur du philosophe, il vécut de 1817 à 1824 dans son intimité, et, comme on pouvait le prévoir d'après sa jeunesse et ses dispositions d'esprit, il subit très vite et très profondément son inlluence.
Tout d'abord, il rédige pour Saint-Simon, avec un traitement de 300 francs par mois, le troisième volume de l' Industrie et le premier cahier du quatrième volume. Initié depuis peu aux choses de la politique, dépourvu encore d'idées personnelles, il se borne, la plupart du temps, à développer avec clarté, et sans doute sous la direction de son maître, le plan que Saint-Simon avait tracé quelques mois avant dans le second volume.
Il parle de l'anarchie où l'Europe est plongée depuis la disparition des croyances Ihéologiques et de la nécessité d'y porter remède par l'organisation d'une philosophie scientifique: il prêche l'union du nouveau pouvoir temporel, l'industrie, avec le nouveau pouvoir spirituel; il veut que l'économie politique soit la base même de toute politique
positive; il rêve comme J.-B. Say d'un gouvernement qui aurait pour unique fonction de garantir la sécurité des travailleurs. Enfin, comme une société ne saurait vivre « sans idées morales communes » et que la morale théologique lui semble ruinée, il pose les principes d'une morale terrestre qu'il fonde non sur des espérances d'outre-lombe, mais sur des intérêts immédiats. « H suffit d'observer, écritil, que les idées surnaturelles sont détruites presque partout, et que l'espoir du paradis et de l'enfer ne peuvent plus servir de base à la conduite des hommes... L'ère des idées positives commence: on ne peut plus donner à la morale d'autres motifs que des intérêts palpables, certains et précis'. »
Tout cela c'est du pur Saint-Simon et Comte le savait si bien qu'il rangeait ce troisième volume l'IndustTie parmi « ses productions artificielles » et, tout soucieux qu'il fût de ne rien soustraire de son œuvre à la postérité, il ne l'a pas fait réimprimer plus tard sous son nom. Il n'a voulu en conserver qu'une pensée exprimée dans le second cahier comme dans ses lettres à Valat: « Tout est relatif, voilà le seul principe absolu. » Quand il l'a formulée pour la première fois, il commençait à se détacher du rationalisme métaphysique et lorsqu'il l'a reprise en 1834 il y voyait avec raison une première indication de l'évolution qu'il avait accomplie vers les idées positives ^ Encore s'abusait-il beaucoup sur la part d'invention qui lui revenait dans cette maxime. Sans avoir à faire un grand effort de réflexion il aurait pu se dire que, depuis plus de vingt ans. Saint-Simon essayait d'établir, par tous ses écrits, le caractère relatif des religions et des philosophies humaines et la nécessité de mettre d'accord les croyances religieuses avec l'esprit scienlifiquc et les résultats de la recherche expérimentale.
L'effet produit sur le public et les abonnés de /'Industrie
1. tlt',iirvps ilf Sniiil-Sinioti, III, j). .'iT-IKS. i. l'olil. poail., IV, Appendice gcricral, p II.
SAINT-SIMON liT AUGUSTii COMTE 2»il
par ce premier travail de Comte fut d'ailleurs désastreux.
Quelques jours à peine après la publication, un très grand nombre de souscripteurs effrayés adressaient au ministre de la police une lettre publique pour désavouer cette philosophie subversive, et Saint-Simon, dans la préface du quatrième volume, croyait devoir prévenir le lecteur qu'il quittait la politique philosophique pour revenir à la politique appliquée. De fait, il laissait de côté, cette fois, toutes les spéculations dangereuses pour proposer un programme de réformes pratiques qui tendaient à transformer le fermier en industriel des champs, libre d'engager dans des entreprises la terre qu'il afferme, comme le banquier engage la totalité des fonds qu'il emprunte.
Comte avait encore collaboré en ce nouvel ouvrage ^ et présageait un gros succès; il était surtout enthousiaste de ce principe posé par Saint-Simon « que la propriété, la plus importante des institutions sociales, doit être constituée de la manière la plus favorable à la production », mais il trouvait son maître beaucoup trop pressé de réaliser ses conceptions dans l'ordre pratique ; il eût bien mieux aimé le voir M suivre ses idées dans leurs conséquences politiques » et renouveler d'abord l'économie politique tout entière, avec le principe qu'il venait de formuler. Pour le conseiller dans ce sens, il lui adressait en vain, vers le mois de juin, deux lettres anonymes-, et cette divergence d'opinions devait être l'origine de leurs premiers dissentiments '.
A cette divergence près, l'admiration de Comte restait la même, et sous l'influence de Saint-Simon il se transformait et se développait rapidement. A côté de cet ennemi de la métaphysique et de la Révolution qui voulait substituer l'étude concrète des intérêts à l'analyse abstraite des droits, il comprenait de plus en plus le vice de la politique a priori.