Lettres à Valut, p
iOi DEUX MESSIKS POSITIVISTES
u Tu es encore, écrivait-il à Valat, dans une mauvaise direction politique, dans laquelle au reste j'ai été tout comme loi puisqu'il n'y a guère qu'un an que je l'ai quittée. Ta politique, autant que j'en puis juger, est encore fondée sur la théorie des droits de l'homme et sur les idées du Contrat social, enfin sur les systèmes des philosophes du siècle dernier. Or je te dirai que cette théorie, ces idées, ces systèmes sont mal conçus et portent à faux. »
Ce qu'il reprochait aux philosophes du siècle dernier c'était d'avoir raisonné et construit leur politique d'après un type absolu de l'homme et une conception invariable de ses droits. Condorcet lui-même, malgré ses connaissances historiques, était tombé dans ce travers, et du haut de son rationalisme il avait condamné, en les méconnaissant, la plupart des institutions et des croyances humaines'.
Si nous voulons faire de la politique scientifique, nous devons d'abord, pense Comte, nous débarrasser de ce dogmatisme et de ce rationalisme absolu. — Puis nous nous tournerons comme Saint-Simon vers l'économie politique, cette science de la richesse inaugurée par Smith et continuée par Say, qui réduit le gouvernement à des fonctions de simple police et veut organiser le bonheur par la production. — C'est la véritable politique positive; elle ne se fonde ni sur des croyances théologiques, ni sur des définitions absolues de l'homme; elfe ne considère que des faits observables et n'a pas d'autre objet que rintérôt de tous.
Voilà ce qu'ont fait de Comte quelques mois de collaboration et de causeries ; il connaît maintenant et la voie qu'il ne doit pas suivre et celle où il doit s'engager ; il a quitté la politique métaphysique pour la politique positive.
Lui-même d'ailleurs, à cette époque, se rendait très exactement compte du service immense que venait de lui rendre Saint-Simon. « En premier lieu, disait-il \ j'ai appris par
1, Hevue occ'u/eiilale, !•' mai 1885, p. 407. t. Lettres à Valat, p. :t7.
SAINT-SIMON El' Al (JUSTE COMTE i'ti3
celte liaison de travail et d'amitié avec un des hommes qui voient le plus loin en politique philosophique, j'ai appris une foule de choses que j'aurais en vain cherchées dans des livres, et mon espiil a fait plus de chemin depuis six mois ([ue dure noire luiison qu'il n'en aurait fait en trois ans si j'avais été seul... »
L'Industrie cesse de paraître en 1818 et fait place à un nouveau recueil : h' Polilitjue, rédigé par une société de gens de lettres et dirigé par l'infatigable Saint-Simon.
Auguste Comte, toujours docile, donne au Politique deux 1res beaux articles où il développe encore les idées économiques et politiques de son maître. Saint-Simon a déjà dit' que pour établir le régime industriel on devait ouvrir à tous les représentants de l'industrie, manufacturière ou agricole, la Chambre des communes et les mettre ainsi en mesure d'exercer le plus grand pouvoir politique en votant la loi des finances ; — Auguste Comte montre que le budget voté jusqu'à ce jour a été établi par les gouvernants et subi passivement par la Chambre des communes ; il veut que la Chambre l'établisse elle-même non pour les gouvernants mais pour les gouvernés, et, par le refus ou Je vote de tels et tels crédits, exerce finalement toute l'autorité politique.
Bientôt Saint-Simon grefl'e sur ses théories économiques des théories socialistes ; et dans les articles qu'il donne au Politique quelques mois après Comte, il divfse la société en deux classes : les producteurs et les parasites, les abeilles et les frelons, et il demande que les travailleurs, jusque-là exploités par les oisifs, organisent à leur compte et dans leur intérêt le gouvernement du pays.
Que fait Auguste Comte? 11 suit aussitôt son maître dans celle direction nouvelle, il s'enthousiasme pour les abeilles, il s'indigne contre les frelons, et trois mois après il écrit au fidèle Valat : « Je suis profondément révolté de l'insolence,
1. 1^' Industrie, -k" vol., III, p. 100 sqq. Collection Enfantin.
de la dureté, de la platitude, de la fatuité, de l'égoïsme de ce qu'on appelle les gens comme il faut ; ce sont, pour le cœur, la canaille du genre humain... Mon ami, cette classe dhomraes laborieux, francs, estimables, que nous aimons tous deux, elle est oppressée, elle est indignement pillée par ses supérieurs. Que le fruit de son travail lui profite désormais tout entier... que l'ordre social jusqu'à présent organisé pour le compte des gens inutiles, le soit entièrement pour les gens utiles \ » Puis, comme Saint-Simon prépare sa conversion néo-chrétienne, comme il déclare déjà qu'organiser la société pour les travailleurs c'est être utile aux plus pauvres et servir son prochain. Comte termine sa profession de foi saint-simonienne par un éloge tout aussi saint-simonien de la morale chrétienne. « En examinant, dit-il-, sans aucun préjugé, soit religieux soit antireligieux, l'histoire de ces premiers temps de l'Église, ou, pour mieux dire, du christianisme, il faut convenir que Jésus- Christ et les apôtres étaient les libéraux de ce temps-là, de véritables philosophes prêchant l'égalité et la philanthropie et se faisant pendre par les prêtres et les procureurs généraux de cette époque. »
Après la disparition du PoUfù/ttc, Saint-Simon continue, dans un nouveau recueil, l'Organisateur, l'exposé de la doctrine et, dans une parabole retentissante qui le conduit en cour d'assises, il oppose les services rendus à la France par tous les travailleurs-abeilles au rôle inutile et funeste des frelons, parmi lesquels il range les militaires, les nobles, la plupart des prêtres, et les membres de la famille royale.
Auguste Comte, qui collabore toujours avec lui, l'aide à préparer sa défense, puis, dans les lettres VU! et IX du recueil, rattache la querelle des abeilles et des frelons, des producleucs et des oisifs à la philosophie de l'histoire moderne.
Avec une vigueur de style et de pensée toute nouvelle