Système de Politique Positive, III, p. XVI, XVII
t!84 DEUX MESSIES POSITIVISTES
qu'en méconnaissant, contre toute évidence, l'identité profonde du comtisme et du saint-simonisme, comme l'empreinte indélébile dont il avait été marqué à jamais.
RAPPOHTS DKS DEUX PllILOSOPlllES
Nous connaissons l'influence personnelle exercée par Saint- Simon sur Comte de 1817 à 1824. Nous savons que pendant sept années, de dix-neuf à vingt-six ans, à l'âge oii l'esprit se forme, secrétaire, disciple ou collaborateur, Auguste Comte se borna à recevoir, organiser et développer ce qu'il appelait luimême « les idées mères » de son maître. Mais le voici enfin par la rupture, bientôt suivie par la mort de Saint-Simon, émancipé de toute tutelle morale, libre de penser par luimême et d'écrire selon sa pensée. Va-t-il enfin créer une doctrine personnelle, bien distincte du saint-simonisme et qui justifie, dans une large mesure, ses prétentions à Toriginalité?
La comparaison des deux systèmes va nous apprendre que non.
Bien entendu nous ne pouvons songer, pour cette comparaison, à faire du comtisme et du saint-simonisme une exposition complète qui dépasserait singulièrement le cadre et l'objet de notre étude. Nous nous bornerons à résumer les idées générales du positivisme de Comte et nous verrons ensuite qu'elles se retrouvent toutes dans le positivisme de Saint-Simon '.
L'objet que s'est proposé Auguste Comte dans toute son o'uvre est de mettre fin à la crise sociale que le xvni" siècle
1. On |»ouiTii Cûnsuller sur la parente du suintsiinoiiisine et du coiiilisnio la ihése très documentée de M. Alengry, La sociologie chez Auijunle Cooi/e, l'aris, F. Alcan. 180'.). — L'auteur est arrive à des conclusions trùs anaio{,'ues à celles que je vais dclendro ici cl j'ai eu plusieurs lois l'occasion d'utiliser ««•• recherches.
C. 1". également G. Weill, op. cil., cli. xi et, par le même, l'Kcole Saiiil- Siinoniiifinti', jt. iOI. l'aris, l<\ Alcan, I89G.
SAINT-SIMON KT AUGlSTIi GOMTK 285
a préparée el que la Révolution a ouverte officiellement par la destruction du système théologique et féodal. Par ce dessein il se rapproche de tous les penseurs de son temps, depuis Chateaubriand et de Donald jusqu'à Cousin et de Maislre ; mais il en dilTèrc profondément par le plan qu'il adopte et qu'il exécute*. Au lieu de courir à la solution du problème politique par des mesures hâtives, il regarde plus haut el plus loin. 11 est persuadé en effet que les idées mènent le monde et que toute la réorganisation politique sera vaine tant que la réorganisation des croyances ne sera pas opérée : « Tant que les intelligences individuelles n'auront pas adhéré, dit-il, par un assentiment unanime à un certain nombre d'idées générales capables de former une doctrine sociale commune, on ne peut se dissimuler que l'état des nations restera, de toute nécessité, essentiellement révolutionnaire, malgré tous les palliatifs politiques qui pourront être adoptés, et ne comportera réellement que des institutions provisoires-. »
H faut mettre un terme, au plus vite, à l'anarchie morale, reluire l'unité des intelligences par une doctrine générale qui s'impose à toutes les consciences individuelles comme s'imposait autrefois le catholicisme aujourd'hui ruiné par les progrès de la raison. En d'autres termes, il faut à la société humaine un nouveau pouvoir spirituel et c'est à édifier ce pouvoir que Comte consacrera sa vie.
Et d'abord d'où vient le mal dont nous souffrons, l'anarchie intellectuelle ? De l'emploi simultané de trois méthodes ou plutôt de trois philosophies opposées dans l'élude de l'homme el de la vie sociale.
Quand le savant étudie la nature, il explique les faits par des faits antérieurs et constate leur liaison nécessaire; le physicien qui explique le son par des vibrations de l'air, le
1. Voir pour plus de détails sur ce point et sur toute la philosophie théorique de Comte le livre de M. Lévy-Bruhl, La pliHosoiiliie d' Auguste Comte. Cours (le philos, pas., I, p. 41.
physiologiste qui explique la circulation du sang parles contractions du cœur, emploient l'un et l'autre cette méthode que Comte nomme positive. Au contraire, dès que les philosophes étudient les choses de la vie sociale le désordre commence* S'il s'agit de politique, les uns, comme de Donald et de Maistre, parlent du rôle de la providence dans l'histoire et du droit divin des rois ; ce sont des théologiens. D'autres spéculent sur le type du parfait gouvernement, sur le contrat social, sur les droits absolus de la personne humaine ; ce sont des métaphysiciens dans le genre de Rousseau. D'autres enfin font de timides tentatives pour soumettre l'étude des sociétés et de leur développement à la méthode positive de l'observation et du raisonnement; ils s'appellent Montesquieu et Gondorcet. On pourrait facilement signaler les mêmes divergences de méthode dans la morale, le droit et dans toutes les sciences qui, de près ou de loin, touchent à la vie sociale. Le résultat c'est l'anarchie qui dure depuis plusieurs siècles dans l'Europe occidentale et qui durera nécessairement tant que des philosophies aussi différentes viendront s'affronter sur des questions aussi capitales.
Cette durée pourrait même nous faire craindre que la crise fût sans issue, si une loi sociale dont Auguste Comte s'attribue la découverte, la célèbre loi des trois états, ne nous faisait connaître ù la fois la cause et le remède du mal.
« L'esprit humain, par sa nature, dit Comte, emploie sucsessivement, dans chacune de ses recherches, trois méthodes de philosopher dont le caractère est essentiellement différent, et môme opposé ; d'abord la méthode théologique, ensuite la^ méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là trois sortes de philosophies sur l'ensemble des phénomènes, qui s'excluent mutuellement. La première est le point de départ nécessaire de l'intelligence humaine, la troisième son état fixe et définitif, la seconde est uniquement destinée ii servir de transition '. »