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Toutes les sciences ont traversé ces trois phases nécessaires ; la physique a été Ihéologique lors du polythéisme grec ; elle a été métaphysique avec les hypothèses des fluides et des affinités naturelles ; elle n'est positive que depuis Descaries. La physiologie, encore embarrassée des hypothèses vilalistes et animiste se dégage à peine de la période métaphysique, et la philosophie sociale ne nous paraît anarchique et confuse que parce qu'elle s'embarrasse encore de théologie et de métaphysique.
Que faut-il donc pour fermer à jamais la crise ? Il suffit d'accélérer la marche nécessaire du progrès humain en fondant la science positive des sociétés que Comte appelle la sociologie. Alors les principes de l'ordre politique pourront être discutés de tous sans être ébranlés par personne ; il n'y aura pas plus d'anarchie sociale qu'il n'y a d'anarchie physique ou mathématique.
Celte unification du savoir social permettra d'unifier pour la première fois le savoir humain tout entier. Jusqu'ici la sciqnce de l'homme et les sciences du monde semblaient relever de deux méthodes opposées parce qu'elles en étaient à des périodes différentes de leur progrès naturel. Désormais toutes les connaissances humaines seront positives c'est-à-dire également fondées sur le raisonnement et l'observation des faits.
Enfin la philosophie, qui n'est que la généralisation des sciences, sera positive comme elles; si l'on peut distinguer encore la philosophie des sciences de la métaphysique, c'est que les sciences sociales et morales, réfractaires à la méthode positive, paraissent justifier et môme exiger des généralisations métaphysiques. Du jour où ces sciences seront devenues positives, la métaphysique n'aura plus d'objet.
La création de la sociologie est donc la création fondamenlale du système, et c'est, dès 1822, vers cette création, que Comte fait converger tous ses efforts. Mais il se rend compte de très bonne heure que pour fonder la sociologie on
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doit la faire reposer, par sa raélhode elses principes, sur les sciences plus simples déjà parvenues à la période positive : « Ma propre loi hiérarchique me démontra, dit-il, que la "philosophie sociale ne pouvait prendre son vrai caractère et comporter une irrésistible autorité qu'en reposant implicitement sur l'ensemble de la philosophie naturelle partiellement élaborée pendant les trois derniers siècles \ »
De plus, il pensa que si l'on veut refaire l'esprit public et donner de l'unité aux opinions humaines, on ne doit pas se borner à bâtir une science sociale, même positive; on doit encore achever le triomphe de la méthode positive dans les sciences moins complexes où elle a déjà pénétré, indiquer, pour chaque science, les méthodes les plus appropriées, systématiser les principaux résultats, faire la philosophie de la connaissance humaine tout entière. En d'autres termes ce n'est pas seulement la sociologie qui est à créer c'est tout le système de l'éducation intellectuelle qui est à refondre ■', tout le savoir humain qui esta coordonner.
Voilà pourquoi Auguste Comte fait précéder sa philosophie sociale d'une philosophie des sciences positives qui sont, dans Tordre même de sa classification, les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie.
Tout le monde connaît aujourd'hui le principe de cette classification célèbre qui hiérarchise les sciences d'après la simplicité croissante et la généralité décroissante de leur objet et qui marque à la fois la dépendance et l'originalité de chacune d'elles par rapport à la science plus simple qui la précède.
C'est donc à codifier les méthodes positives et leurs résultats dans les différentes sciences qu'Auguste Comte s'attache, aussitôt sa hiérarchie établie, et il consacre aux mathématiques, à la mécanique, à la physique, à la chimie, à la biologie, les trois premiers volumes de son cours.
i. Sy»t. lie /lul., pus., I, i, 1. Voiiri ilv jjhit. pns., I, th.
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Ce serait une erreur de penser, que, pour chacune de ces sciences, il n'ait eu qu'à enregistrer en les ordonnant des idées admises par tous; pour assurer le triomphe de l'esprit positif il a dû, au contraire, surtout en chimie et en biologie, lutter sans cesse contre l'esprit théologique ou métaphysique, et, n'eût-il écrit que ces trois volumes, il aurait encore le rare mérite d'avoir conçu et achevé une philosophie positive de la nature; son œuvre capitale n'en reste pas moins la fondation de la sixième science, la sociologie, à laquelle il consacre les trois derniers volumes du cours.
Cette science ne peut pas se déduire de la biologie, comme Cabanis, Gall et bien d'autres l'ont pensé ; celte déduction serait peut-ôlre possible si la vie sociale se bornait à la satisfaction de nos principaux instincts, comme l'inslinct de la famille, de la conservation, de la propriété, mais elle les développe et les transforme en même temps qu'elle les satisfait, et c'est pourquoi la biologie, l'élude de l'individu humain ne sufût pas pour les connaître. Il doit y avoir une sociologie comme il y a une astronomie, une physique et une chimie.
Comme les sciences plus simples, la sociologie emploiera les méthodes de l'observation, du raisonnement, de l'induction, mais elle aura sa méthode propre, la méthode historique, et c'est par l'histoire qu'elle constituera la statique et la dynamique sociale.
On comprend mal d'ordinaire ces deux termes parce qu'on perd de vue l'idée d'une humanité unique et qu'on veut les appliquera telles ou telles sociétés particulières \ En réalité c'est de l'humanité tout entière qu'il s'agit, et la statique sociale étudie les conditions d'existence, les éléments nécessaires de l'organisme humain, tandis que la dynamique étudie les lois de son évolution à travers les âges.
C'est ainsi que, sous le nom de statique, Comte étudiera la famille, élément social ultime, le mariage, la coopération
1. C. f. sur toute cette philosophie sociale, Lévy-Bi-uhl, op. cit., liv. I et liv. II.
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sociale, le rôle du gouvernement et c'est ainsi encore que, sous le nom de dynamique, il étudiera le mouvement nécessaire et continu de l'humanité ou, si l'on préfère, le progrès.
La loi des trois états étant la loi fondamentale de la dynamique sociale est, par là même, la loi du progrès; c'est elle qui introduit quelque unité dans l'incohérence de l'histoire par la distinction d'une période théologique, d'une période métaphysique et d'une périonde positive; elle exprime ellemême non une transformation de l'intelligence humaine, qui ne change pas plus dans sa nature que nos instincts, mais les différentes étapes par lesquelles cette intelligence est passée dans l'interprétation du monde ; et comme, d'après Comte, l'évolution des idées conditionne toutes les autres, on comprend très bien qu'il ait pris l'évolution de l'intelligence, c'est-à-dire des sciences et de la philosophie, comme « fil conducteur » de sa philosophie de l'histoire.
Ainsi conçue la sociologie unifie par sa seule existence le savoir humain; toutes nos connaissances sont désormais positives ; une même philosophie va s'imposer à l'Occident et clore l'anarchie morale ; mais il ne suffit pas d'unifier les idées et les croyances, il faut encore organiser l'autorité spirituelle ; il faut édifier le nouveau pouvoir spirituel et c'est à quoi Comte va s'appliquer plus spécialement après avoir fondé la sociologie.
Pour bien comprendre cette partie de l'œuvre de Comte, on doit se rappeler sans cesse que cet ennemi déclaré de la métaphysique et de la théologie est toujours resté l'admirateur passionné de la politique et de la philosophie du catholicisme. Tout ce qu'il reproche à cette religion, c'est d'être irrévocablement ruinée par les progrès de la raison, mais à cela près, il proclame qu'elle fut parfaite et qu'elle comprit à merveille le rôle social qu'elle devait remplir. Dans un temps où la seule science possible était la théologie, le catholicisme a organisé et exercé, pour le plus grand bien de l'Europe, le pouvoir spirituel ; il a abandonné l'ac-
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lion au pouvoir féodal en se réservant l'éducation des âmes ; il a élevé les enfants, dirigé les hommes, réglé les relations des peuples, fait régner une morale commune ; il a réalisé pendant trois siècles l'unité morale de l'Occident.
Pous instituer le pouvoir de la science, Comte n'auradonc qu'à s'inspirer de la philosophie sociale du catholicisme.
Comme le pouvoir catholique, le nouveau pouvoir spirituel sera exclu de la direction immédiate des affaires humaines ; il ne disposera d'aucune force effective et gouvernera les hommes par son influence morale. Tandis que le rôle du pouvoir temporel est l'action, celui du pouvoir spirituel se résumera en un seul mot : l'éducation, et cette éducation aura pour évangile le Cours de p/iilosoj/hie posilive. Enfin, comme le pouvoir de l'Église, le nouveau pouvoir aura pour caractère l'unité. Fondé sur l'ensemble des science positives, issu d'un savoir homogène, il opposera à toutes les tentatives d'anarchie morale les résultats incontestables d'une même expérience et d'une môme raison. Il fera la cohésions des âmes, imposera les mômes opinions à l'Occident et rendra possible un ordre politique nouveau.
Mais, pour que le nouveau pouvoir possède une autorité véritable, il doit avoir des représentants attitrés et ces représentants ne peuvent être ni les mathématiciens, ni les physiciens, ni les biologistes, ni aucun des savants qui, par la nature même de leurs études, sont habitués à ne considérer que des questions spéciales.
Ceux-là seuls d'entre les savants seront appelés à diriger les hommes qui s'élèvent par la généralité de leurs spéculations au-dessus des sciences spéciales et qui ont conscience d'un but social \
Or les sociologues sont de par leurs études mêmes, habitués à organiser les sciences, aies diriger dans le sens utilitaire, et par suite ils sont tout désignés pour prendre en mains le