Cours de phil. pott., \'l
29i DEUX MESSIES POSITIVISTES
gouvernement scienlifique do ce monde. C'est à eux que Comte le confie en efTet dans le sixième volume du Cours et déjà il aperçoit les philosophes positivistes soutenus par Topinion et formant une véritable corporation européenne pour combattre l'anarchie et gouverner les âmes.
Dans le Système de politique positive, l'organisation du nouveau pouvoir est plus audacieuse encore, et c'est, nous l'avons vu, à une véritable religion que le positivisme scienlifique aboutit.
Nous avons déjà parlé du dieu nouveau, THumanité, dont nous tenons d'après Comte non seulement notre existence mais notre culture sociale et morale et qui grandit chaque jour de notre dévouement et de notre labeur ; nous avons indiqué comment Comte en règle le culte et, sous le nom de clergé positiviste, institue un sacerdoce de savants chargés de prêcher dans les temples, d'enseigner dans les écoles, de baptiser, de marier ou d'enlerrer comme les anciens prêtres ; nous avons dit son espoir chimérique de hâter la réforme positiviste en imilant toutes les formes extérieures du catholicisme dont sa science autoritaire continuait l'esprit. Dans cette création religieuse, comme dans tout le reste, Auguste Comte restait fidèle aux grands principes qui inspiraient toute sa réforme : utiliser les forces existantes, faciliter les transitions, avoir le progrès pour objet tout en gardant l'ordre pour base.
Le pouvoir spirituel ainsi réorganisé, il s'occupe du pouvoir temporel.
De bonne heure, dès 1822, il a proclamé que dans toute' société ces deux formes du pouvoir devaient être absolument distinctes. « Ona perdu de vue, écrivait-il, la grande division en pouvoir spirituel et pouvoir temporel, le principal perfcclionnemenl que l'ancien système ait introduit dans la politique générale. L'attention s'ôtant dirigée tout entière vers la partie pratique de la réorganisation sociale, on a été conduit à celte monstruosité d'une constitution sans pou-
voir spirituel, qui, si elle pouvait être durable, serait une véritable et immense rétrogradation vers la barbarie'. »
D'ailleurs, le régime même qui vient de fiuir ne nous a-t-il pas montré, au temps de sa prospérité, tous les services que peut rendre à la société humaine l'existence simultanée et distincte de ces deux pouvoirs. N'est-ce pas à l'heureux équilibre d'un pouvoir Ihéologique qui disciplinait les sujets en conseillant les rois et d'un pouvoir qui- gouvernait l'ordre pratique et politique que l'hunianitc doit les siècles de |)aix et d'harmonie sociale du moyen ùge ? L'histoire s'accorde une fois de plus avec la raison pour nous montrer la nécessité de deux pouvoirs dilTérenls, l'un qui dirige, l'aulre qui agisse, et c'est pourquoi, suivant le plan qu'il s'était tracé tout d'abord, Auguste Comte, après avoir relevé le premier, passe au second.
Pas plus que tout à l'heure il ne s'agit d'ailleurs d'innover et de créer un sens véritable du mot: il suClit de regarder autour de soi, de consulter l'histoire, et d'accélérer la marche naturelle du progrès hinnain ; or, depuis cinq siècles, un nouveau pouvoir, l'Industrie, s'est constitué au-dessous, à côté et finalement au-dessus du pouvoir féodal et royal. Taudis que Ihumanité évoluait, dans l'ordre intellectuel, de l'esprit théologique vers l'esprit posilif, elle passait lentement, dans l'ordre social, de la vie guerrière à la vie industrielle. Sous la protection morale de l'Eglise et sous la protection effeclive du régime féodal devenu défensif après la conquête, les classes ouvrières se sont peu à peu affranchies, d'abord dans les villes par l'établissement des communes, et plus tard dans les campagnes. Grâce à leurs lents progrès, l'esprit militaire et prédateur a disparu, la vie domestique s'est affermie et l'antique ascendant de la naissance a été ébranlé par la rivalité croissante de la richesse acquise par le travail.