Œuvres de S((inl-Siinou, IX, p
Comte a pris soin de poursuivre dans tous ses détails le parallélisme de l'évolution industrielle et de l'évolution intellectuelle ; il y a distingué des phases analogues ; il a montré des légistes défenseurs de l'industriejouant le même rôle de désorganisation vis-à-vis du pouvoir féodal que les métaphysiciens critiques vis-à-vis de la théologie ; il a considéré que la Révolution avait marqué, pour chaque évolution, sinon un terme du moins un même triomphe politique.
Reste donc à organiser le nouveau pouvoir temporel comme il vient de faire pour le pouvoir spirituel ; mais sur ce chapitre il est infiniment plus concis. Il est persuadé en effet que l'organisation temporelle ne pourra s'effectuer avec fruit que lorsque la transformation spirituelle sera achevée et il se contente d'une ébauche. Il hiérarchise d'abord les diiïérentes classes actives, comme il a déjà hiérarchisé les sciences, d'après la généralité et l'abstraction de leurs fonctions, et c'est ainsi que les banquiers se trouvent en tête puisqu'ils manient une richesse symbolique dont la nature se prête aux plus hautes combinaisons. C'est à eux que devra revenir le gouvernement temporel des hommes. L'Occident, avec ses cent vingt millions d'habitants et ses deux mille temples, comptera deux mille banquiers, un pour chaque temple, et ce banquier dirigera toute la vie économique du district. Dans chacune des républiques occidentales, la France, l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne, les trois premiers banquiers exerceront le pouvoir spirituel, et l'équilibre détruit par la Révolion se rétablira pour toujours grâce au concours harmonique des deux pouvoirs nouveaux.
Puis le monde entier, instruit par l'exemple de l'Occident régénéré, se convertira au positivisme ; les monothéistes y viendront les premiers, les polythéistes et les fétichistes les suivront, et, lorsque la Terre sera tout entière positiviste, on pourra donner du positivisme cette formule que c'est le gouvernement des intérêts humains par l'industrie et le gouvcrncuicnt des Ames par la science.
SAINT-SIMON ET Al ul .^'ib. (.oMTE ->!Jo
Tel est, dans ses grandes lignes, avec ses utopies, ses ambitions folles et ses vues de génie, le système grandiose que Comte a mis trente ans à bâtir et qu'il n'a d'ailleurs pas achevé. C'était un grand système de conquête, tout entier tendu vers la politique et l'action. — Bien que la science y occupât la première place, elle n'y était admise que parce qu'elle permettait soit des applications pratiques, soit une direction rationnelle des sociétés ; régner, administrer, gouverner restait toujours l'objet suprême ; Auguste Comte, suivant ses propres paroles, n'avait été un Aristote que pour pouvoir être un saint Paul.
Mais l'esquisse du comtisme ne serait pas complète si on négligeait une dernière tendance qui se fit jour, vers la fin, dans l'âme du philosophe et modifia quelque peu sa philosophie.
Nous savons que, vers l'âge de quarante-sept ans, il s'éprit d'une femme de trente ans, Clotilde de Vaux, qu'il ne posséda jamais et qui mourut dans ses bras après un an de liaison sentimentale.
Je n'ai pas à refaire ici l'histoire de cette passion : j'y signalerai seulement deux caractères qui, dans l'espèce, ont une importance capitale.
Le premier c'est qu'elle prit toute de suite chez Comte un caractère très matériel et très sensuel ; le second c'est que, du vivant même de Clotilde, elle tendit à l'adoration mystique et contemplative.
Après la mort de Clotilde l'amour charnel disparut tout h fait, et le sentiment, qui s'épura, déborda non seulement sur l'âme de Comte mais sur toute sa philosophie qu'il orienta dans un sens nouveau.
Sans doute le positivisme tendait déjà, en vertu de sa propre logique, à l'organisation du bonheur humain ; mais si l'influence de Clotilde n'inspira pas cette philosophie humanitaire elle la développa beaucoup et finit par lui donner une orientation très particulière.
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Comte avait savouré la joie « de subordonner au cœur l'ensemble de la vie humaine », il avait répété souvent, les yeux fixés sur Clotilde : « on se lasse de penser, et môme d'agir ; jamais on ne se lasse d'aimer ». Le résultat fut que, par la suite, il conçut la vie idéale sur le type de celle qu'il avait un moment vécue; « il est encore meilleur d'aimer que d'être aimé, proclame-t-il ; des cœurs étrangers aux espérances et aux terreurs théologiques peuvent seuls goûter pleinement le vrai bonheur, l'amour pur et désintéressé dans lequel consiste réellement le souverain bien* ».
L'amour devint ainsi dans sa pensée le moteur exclusif de toute activité humaine, aussi bien dans l'ordre inlellec- . tuel que dans l'ordre pratique.
Bien plus, Comte finit par voir dans cet amour un moyen sûr et rapide de se placer toute de suite au véritable point de vue social, de faire sans cesse prédominer la considération de l'ensemble sur la considération des individus. « Pour devenir un parfait philosophe il me manquait surtout, ditil, une passion à la fois profonde et pure qui me fit assez apprécier le côté affectif de l'humanité. De telles émotions exercent une admirable réaction philosophique en plaçant aussitôt l'esprit en vrai point de vue universel où la voie scientifique ne peut l'élever que par une longue et difficile élaboration*. » C'est parce sentiment si puissant et si simple que le peuple et que les humbles pourront venir sans effort au positivisme ; tout le monde -n'est pas capable de comprendre la savante construction qui nous a fait passer de la philosophie des sciences à la politique positive et de venir à l'altruisme, à l'amour de l'humanité en vertu de raisonnemonts abstraits qui disciplinent l'esprit avant de le soumcUre rationnellement au cœur; l'amour sera le grand, le véritable initiateur; c'est lui qui fera la cohésion des ûmes, il sera le lien organique et vivant de la société future.