Les' lettres d'un habitant de Genève
conseil de Newton, aura pour mission de représenter Dieu sur la terre ; il partagera l'Europe en quatre divisions qui s'appelleront anglaise, française, allemande, italienne, et seront dirigées chacune par un conseil secondaire, formé sur le modèle du grand conseil. Dans chaque division se constitueront, sur le même type, des conseils de section. Et tous ces conseils feront bâtir des temples à la science et à l'humanité ; auprès de ces temples ils établiront des ateliers, des collèges, des laboratoires, des bibliothèques ; ils régleront le culte et les rites de la religion nouvelle.
Voilà donc les savants placés, comme chez Comte, à la tête de la société et chargés de constituer un nouveau sacerdoce, mais il ne suffit pas de les sacrer, il faut encore leur donner les moyens de gouverner par la science en synthétisant l'ensemble des connaissances. C'est à quoi Saint-Simo n va maintenant s'occuper.
A vrai dire les savants ont bien compris la nécessité de cette synthèse puisque, sous la conduite de Diderot etd'Alembert, ils ont écrit Y Encyclopédie, mais ils oht eu le tort de s'attarder dans la critique et la destruction ; ils n'ont écrit qu'une œuvre de bataille ; ils n'ont pas encore édifié le système des connaissances humaines. L'heure est venue de coordonner les sciences et d'écrire la véritable encyclopédie.
Saint-Simon s'essaie ù cette œuvre dans son second ouvrage, l Introduction aux travaux scientifiques du XIX" sirclc, et, bien qu'il y manque d'ordre, il laisse voir claircrhcnt sa pensée maîtresse : « Trouver une synthèse scienlilique qui codifie les dogmes du nouveau pouvoir et serve de base à une réorganisation de l'Europe. »
Cette synthèse, il ne la tiendra pour parfaite que si elle est complètement unitaire, car il est persuadé, comme les théologiens catholiques et comme plus tard Comte, non seulement que l'unité des opinions est chose utile et favorable ù leur durée, mais encore que l'unité est, par ellemônie, une marque de perfection.
Or il ne peut choisir, pour unifier toutes les lois naturelles et morales, que la loi la plus générale qu'il connaisse, la loi de gravitation, qui unifie en fait, de son temps, l'astronomie, la mécanique céleste et une partie de la physique terrestre. Sans doute cette loi n'est vérifiée que pour les phénomènes de la matière, mais il se tire de la difficulté par une théorie matérialiste de la vie et de la pensée et le voilà parti très longtemps sur l'idée très contestable d'une explication unitaire du monde par la loi de gravitation. Quel système il conçoit alors ! la science systématisée par la formule magique d'où se déduisent toutes les lois physiques et politiques, les savants conduisant les hommes par l'application réfléchie de la grande loi, la politique humaine devenue naturelle, terrestre, cosmique et la loi de Newton apparaissant comme la traduction physiciste de l'idée de Dieu.
Il faut rendre à Comte cette justice qu'il n'a jamais donné dans de pareilles chimères et qu'il a, dès la première leçon de son cours, condamné ces essais de synthèse objective où Saint-Simon venait d'échouer et où l'on ne peut dire que Spencer et Haeckel aient depuis lors réussi.
Mais on ne doit pas oublier que, lorsque Saint-Simon connut Comte, il avait depuis trois ans abandonné sa grande synthèse objective, renoncé, comme il disait, « à systématiser la philosophie de Dieu », et que le disciple a pu sur ce point profiler des erreurs du maître pour ne pas les commettre après lui.
D'ailleurs, si l'idée générale est fausse, l'exécution n'en est pas moins intéressante par endroits, et lorsque Saint- Simon, poursuivant son œuvre, aborde l'histoire de l'espèce humaine ', peu s'en faut qu'il n'écrive un ouvrage de premier ordre.
Tout d'abord avant de commencer sa synthèse des sciences de riionmie, Saint-Simon expose de très remarquables idées,