Mémoire sur la Science de l'homme
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qu'il dit tenir de Burdin, sur la possibilité de rendre la psychologie positive et de tout réorganiser ensuite par l'esprit positif, depuis la philosophie théorique jusqu'aux institutions. C'est donc à Burdin qu'il emprunte une des idées capitales de son système, et il fait de cet emprunt une déclaration précise. On doit toutefois signaler ce fait que Burdin, auteur d'un Cours d'éludés médicales en cinq volumes, publié en 1803, n'y fait aucune allusion à ces idées philoso{»hiques et qu'il ne les a jamais exprimées par écrit. Sans doute ne leur attribuait-il pas la môme importance que Saint-Simon à qui l'honneur de les avoir mises en œuvre reste tout entier.
Toutes les sciences, rcmarque-t-il, évoluent de la forme conjecturale à la forme positive; c'est-à-dire qu'après beaucoup d'hypothèses et d'erreurs, elles en arrivent toutes à substituer l'observation raisonnée aux conjectures et aux déductions. L'astronomie a pris, la première, le caractère positif, parce qu'elle étudie les faits sous leurs rapports les plus simples et les moins nombreux ; la chimie a suivi l'astronomie et précédé la physiologie, parce qu'elle étudie des faits plus complexes que les faits astronomiques et moins complexes que les faits physiologiques.
11 s'agirait aujourd'hui de faire faire le môme progrès à la science de riiouime, en y introduisant la méthode des sciences précédentes. Pour cela il suffirait qu'un homme de génie, fondant cette science sur des faits observés, coordonnât les travaux de Vicq d'Azyr, de Cabanis, do Bichat et de Condorcet.
Cette constitution positive de la science humaine aura des conséquences théoriijucs et pratiijues très importantes. La morale deviendra positive, car le physiologiste est le seul savant en état de démontrer que, dans tous les cas, la route de la vertu est celle du bonheur.
La philosophie tout entière deviendra positive puisqu'elle n'est (jue la généralisation des sciences depuis l'astroiiomic jusqu'à la physiologie. Elle a été conjecturale et mélaphy-
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sique lanl que les sciences onl été conjecturales; elle n'est encore qu'à moitié positive parce qu'une partie des connaissances humaines, la psychologie et la physiologie, restent infectées d'esprit conjectural. Rendez la physiologie et la psychologie positives, unifiez le savoir humain et toute la philosophie devient positive du même coup.
La religion n'étant que la traduction pratique et morale (les idées philosophiques, la réorganisation du système scientifique doit entraîner nécessairement celle du système religieux. Le personnel, le clergé catholique, devra être renouvelé pour les mômes raisons et remplacé par un clergé de savants.
Ne croirait-on pas, en lisant ce résumé, lire un résumé de Comte lui-môme? Et c'est bien en effet de la célèbre loi des trois états et de tout le positivisme comlicn que Saint-Simon vient de tracer les linéaments dans cette préface magistrale. L'analogie serait bien plus frappante encore, si Saint-Simon, à l'exemple de Cabanis, n'avait confondu, sous le môme nom de science de l'homme, la physiologie individuelle et la physiologie sociale. En fait, c'est de la même science que Comle et Saint-Simon attendent la rénovation générale des idées et des institutions, mais cette science Comte la distingue profondément de la biologie et Saint-Simon ne la distingue pas assez.
Remplacez science de riiomme par sociologie^ et vous puuvez retrouver chez Comte tous les détails du programme scientifique et politique que Saint-Simon vient de tracer.
Mais tout ceci n'est que l'introduction du mémoire sur la science de l'homme ; lorsque Saint-Simon veut constituer cette science, les analogies sont tout aussi frappantes, car il pose et applique avec sûreté la plupart des principes dont le disciple s'inspirera pour constituer la dynamique sociale. Comme Condorcet, et avant Comte, il admet que, pour être complètement connu l'homme ne doit pas être étudié dans l'individu mais dans l'espèce, et que cette espèce est sou-
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mise à une loi de développement formant série naturelle.
Puis, conformément à ce principe, il étudie la série des progrès de l'esprit humain, et cette série il la tient pour symbolique de toutes les autres, car pour lui, comme plus tard pour Comte, le progrès scientifique conditionne toutes les autres formes du progrès.
Quant à la loi générale qui gouverne toute la série, elle est encore comme une ébauche historique de la loi des trois étals. Socrale, que Saint-Simon charge de l'exposer dans une sorte de discours prophétique, divise en trois périodes l'histoire de l'intelligence humaine, une période polythéiste ou préliminaire, qui va des temps primitifs jusqu'à lui, une période déiste ou conjecturale, qui va de lui jusqu'à nos jours, et une période positive qui ne fait que de commencer \
Enfin si l'on veut bien considérer que la méthode historique est, pour Saint-Simon comme pour Comte, la véritable méthode sociale on reconnaîtra sans peine combien peu Comte a innové, sinon dans l'exécution du moins dans la conception de son œuvre maîtresse.
Mais il ne suffit pas de spéculer dans l'abstrait sur la création d'un nouveau pouvoir spirituel ou sur l'unification du savoir positif ; il serait nécessaire d'organiser la religion nouvelle. Bien convaincu de cette nécessité, Saint-Simon a déjà, dans son premier livre, esquissé vaguement le programme que devrait remplir un clergé positiviste ; il revient sur ce sujet en 4813 et, dans l'introduction de la Scieîice de l'homme, il annonce un mémoire sur la réorganisation de l'Eglise conformément aux exigences de la philosophie positive.
Ce mémoire, il ne l'écrivit jamais, et il s'en tint, somme toute, pour l'organisation de son Eglise, à des indications multiples et succinctes comme celles des Lettres diui /laln-
1, Mémoire fttir lu (iravilalion universelle, 1813.
tant de Genève ou de son Adresse aux Philanthropes'. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le clergé saint-simonien aurail, comme celui de Comte, représenté et exercé le pouvoir spirituel et que lui-même eût été le pape de la religion nouvelle ; mais s'il ne s'aventure pas dans la réglementation minutieuse, il a maintes fois l'occasion d'exposer la philosophie et les tendances de la religion positive, et ici encore il montre la voie à son disciple.
Avant lui il se dit que pour hériter réellement du catholicisme et faciliter l'adhésion des foules, le positivisme doit imiter autant que possible la religion qu'il veut supplanter, lui emprunter ses formules et reproduire sous une forme symbolique quelques-uns de ses dogmes.
Déjà dans les Lettres d'un habitant de Genève, il transpose manifestement dans un langage déiste ses utopies scientifiques, nous présente un Dieu qui gouverne le monde par la loi de Newton et assimile le progrès scientifique à la divine providence. Quelques années plus tard, dans son Introduction aux travaux scientifiques du XIX' siècle, il demande que les savants traduisent leurs idées physicistes dans les termes de la philosophie déiste chère à Napoléon. « 11 faut, dit-il, tout examiner et combiner en se plaçant au point de vue du physicisrae; les opinions scientifiques arrêtées par l'École devront ensuite être revêtue des formes qui les rendent sacrées, pour être enseignées aux enfants de toutes les classes et aux ignorants de tous les âges*. »
Sur la fin de sa vie, dans son nouveau christianisme, il use et abuse encore du même procédé de transposition. Il parle de sa croyance en Dieu, mais il tire manifestement le catholicisme à sa religion scientifique ; c'est ainsi qu'il juge l'Eglise infaillible dans la mesure où elle est dirigée par des hommes compétents, qu'il fait l'éloge des pères de