‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 167 sur 171 · Œ.uvres choisies, IF · texte numérisé non relu

Œ.uvres choisies, IF

la raison, ni l'intérêt, pense Saint-Simon, ne déterminent les grands mouvements de Tàme ; on aura beau faire appel à l'intelligence, l'éclairer et la conduire, on n'obtiendra pas cette adhésion enthousiaste et féconde dont on a besoin pour faire triompher le nouveau régime industriel et moral. Or il se trouve qu'une force puissante existe à côté de l'égoïsme, une force qui a déjà fait des miracles et qui, d'accord sur ce point avec l'égoïsme bien entendu, pousse à l'amour des autres, à la charité. Tandis que les philosophes exposent logiquement pour les gens instruits les principes utilitaires de dévouement social, le christianisme obtient des dévouements spontanés en faisant appel au sentiment. Il suffira donc à Saint-Simon de traduire en langage chrétien sa philosophie morale et sociale pour obtenir l'adhésion des foules à l'ordre nouveau. Mais en quoi ce christianisme est-il nouveau, puisqu'il nous reporte à la vieille formule d'amour? Tout simplement parce que cette formule est renouvelée, transfigurée par la signification sociale que Saint-Simon lui donne.

Du temps de Jésus, la société était partagée en esclaves et en maîtres ; les maîtres eux-mêmes étaient divisés en patriciens qui faisaient la loi et en pléhéiens qui la subissaient, aussi Jésus n'a-t-il pu rêver une réorganisation des classes d'après la parole d'amour; il a dit que son royaume n'est pas de ce monde, et il n'a parlé de fraternité que pour les individus, dans leurs relations personnelles.

Aujourd'hui l'esclavage est aboli; les hoinmcs ne sont plus divisés par des castes; les classes elles-mônies nesont plus séparées par des barrières, le principe d'amour peut recevoir un sens pleinement social, et, comme la classe des travailleurs et des producteurs de tout ordre est non seulement la plus nombreuse mais la moins fortunée, Saint-Simon arrive à celle traduction dernière de la maxime d'amour : « Toute la société doit travailller à ramélioralion physique cl morale de la classe la plus nombreuse el la plus])auvro. »

SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE W.t

Par celle rénovalion du chnslianisrac, Sainl-Simon n'a rien renié de ses théories positivistes et industrielles; il les a complétées au contraire, et il se fait dire finalement par un interlocutiuir : « La nouvelle formule sous laquelle vous présentez le principe du christianisme embrasse tout votre système sur l'organisation sociale; système qui so trouve appuyé mainlenatit à la fois sur des considérations philosophiques de l'ordre des sciences, des beaux-arls et de l'industrie et sur le sentiment religieux le plus universellement répandu dans le monde civilisé; sur le sentiment chrétien * ».

Est-il besoin d'insister longuement pour montrer que la courbe de la pensée philosophique est la môme que chez Comte, et que le comlisme a reproduit le saint-simonisrae, non seulement dans ses principes et ses idées générales, mais dans son évolution.

A côté de ces analogies philosophiques, il en est d'autres plus personnelles dans les tendances dominantes de l'esprit et du caractère, et qui témoignent plus encore peut-être que les précédentes combien fut profonde sur Comte l'influence de Saint-Simon.

L'un et l'autre sont des messies; ils ne se proclament pas des hommes providentiels parce qu'ils ne croient pas à la providence, mais ils transposent l'idée messianique dans leur langage positif et sont persuadés tous les deux qu'ils ont été dé^^ignés par la suite des destinées humaines, pour édiûer un nouveau pouvoir sur les ruines de l'ancien. Saint- Simon croit à cette mission dès qu'il commence à penser, et il en parle à son lit de mort. — Comte y fait allusion sans cesse et il déclare expressément à Littré que si, dans ses malheurs domestiques, il n'a jamais succombé à la tenta-

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