Œuvres complètes, I
fermé l'œil et que j'ai passées à me répéter involontairement : « Que deviendrai-je ! que deviendrai-je ! »
Il se décide enfin à employer d'autres moyens, mais, le partage de l'an VII étant légal, il ne peut songer aux tribunaux et il fait le public juge de la querelle dans un Mémoire introductif *.
Redern et lui se sont rencontrés, dit-il, à Madrid, en 1788, et se sont liés d'amitié dans une pensée commune : « étendre les progrès de la philosophie, contribuer à l'amélioration de l'espèce humaine, perfectionner l'organisation des systèmes philosophiques et politiques ».
Quelques années plus lard, après s'être enrichis ensemble, ils se sont séparés dans les conditions que l'on connaît, Saint-Simon épris de théories générales, Redern tourné vers la pratique. Puis viennent des attaques personnelles et directes. Saint-Simon raille Tavarice héréditaire de Redern, il Taccuse d'être mauvais parent, mauvais ami, mauvais citoyen, d'avoir épousé une femme qui ne pouvait lui donner des enfants, et d'être entêté dans ses résolutions, parce que, affilié à la secte des Illuminés, il se croyait toujours inspiré de Dieu. Aux actes de Redern, il oppose alors ses travaux philosophiques et c'est l'occasion pour lui d'écrire, au milieu de toute cette agitation, ^quelques pages très nettes sur la nécessité de joindre la physiologie désormais positive et la psychologie physiologique à la chimie, à la physique, aux mathématiques, dans le cours général des études.
Redern répondit par des chiffres qui n'ont aucun intérêt pour nous et par des accusations diverses qui en ont un peu plus ".
« Le coup d'essai de M. de Saint-Simon, dit-il, fut un nouveau système de morale. Il témoigna le désir d'en faire
1. Ce mémoire n'a été reproduit qu'en partie dans la collection Enfantin ; j'en parle d'après cette collection et d'après un exemplaire, peut-être unique aujourd'hui, que M. Eugène d'Eichthal a bien voulu me communiquer.
2. Je parle de cette réponse d'après l'exemplaire inédit de M. Eugène d"Eichthal.
o4 DEUX MESSIES POSITIVISTES
l'exposition à quelques personnes de sa connaissance et de la mienne. On convint d'un jour (21 messidor an VI) pour une séance en forme. Il fallut écouter pendant quatre ou cinq heures un mélange confus de trivialités vagues et décousues. Une chose à laquelle nous ne nous attendions guère se trouva à la fin. M. de Saint-Simon nous proposa un projet -d'acquisition de maisons autour de l'hôtel des Fermes, qui ^3emandait une mise de 120.000 francs et dont l'exécution produirait une puissance absolue sur l'opinion de la Bourse de Paris, et, de cascade en cascade, sur celle de la capitale et de l'Europe entière, le tout pour le plus grand bonheur du genre humain ». « Depuis, ajoute Redern, il a voulu se faire capitaine des gardes du grand JXe^vton, moyennant une souscription à son profit de tous les habitants de France, à trente sous par tôte. 11 a trouvé, quelque temps après, que Newton n'était plus que le second et lui, Saint-Simon, le premier; il a insulté Laplace »... « Enfin il a informé le genre humain que l'idée de Dieu était une invention de l'ancienne école, et qu'en raison du progrès des lumières, l'école moderne l'expulserait totalement avec toutes les vieilleries théologiques* ». « Après avoir refait son éducation, conclut Redern, il va réformer celle du genre humain. Il compte lancer tous les habitants de l'Orne dans l'étude de la physiologie et de la psychologie physiologique, science nouvelle par laquelle il expliquera mécaniquement les fonctions intellectuelles, en sorte que l'âme se trouvera mise de côté avec Dieu. »
On voit par ces quelques citations l'effel que pouvaient produire sur un rentier paisible les Lettres d'un habitant de Genève ou le Premier brouillon de lllisfoire de l'Homme, et l'on comprend sans peine que le pratique Redern n'ait pas voulu entendre parler d'une nouvelle association.
Donna-t-il de l'argent ? — 11 raconte, dans son Mémoire,
i. Rodern renvoie sur ces derniers points aux propres ouvrages du philosophe.
qu'il offrit à Saint-Simon 500 francs payables à Paris, à condition qu'il quitterait Alençon, que Saint-Simon alla les toucher, et qu'il reparut aussitôt dans lOrne. Cela aussi est bien possible.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1812, lorsque Saint- Simon se décida enfin à quitter Alençon, il y laissait des dettes et ses papiers en gage.
ïl se rendit alors à Péronne, et, sans doute épuisé par les privations et les soucis, il y tomba gravement malade. Il eut de la fièvre, du délire puis de la dépression mentale, comme en témoigne une lettre à sa sœur Adélaïde : « La fièvre que j'ai eue, lui dit-il, a été telle qu'il n'est pas possible d'en avoir de plus forte sans y succomber. C'est sans aucune interruption que j'ai battu la campagne pendant un mois. Quand la fièvre m'a abandonné, je me suis trouvé dans un affaissement moral tel que je ne pouvais pas lier deux idées. Ma tête se serait infailliblement détraquée si je n'avais pas été soigné par un médecin capable et prudent*. »
Un de ses anciens associés, le notaire Goutte, le soutint de son amitié pendant cette maladie et lui rendit l'espérance. Ce qui paraît avoir le plus frappé Saint-Simon dans ses conseils, c'est qu'il présentait cette crise physique comme la condition probable d'une révolution et d'un progrès moral. « Une grande révolution morale, lui aurait-il dit, ne peut pas s'opérer, se faire dans un individu, sans qu'il éprouve une grande crise physique. La maladie que vous venez d'essuyer sera votre sauveur, si vous savez tirer parti de la circonstance. Ce sera pour vous un nouveau point de départ, etc., etc. ».
C'était une façon comme une autre de systématiser la fièvre qui rentrait du coup dans la logique de la vie de Saint- Simon. Le notaire Coutte avait su bien prendre son homme.
Saint-Simon rentra donc à Paris avec une nouvelle pro-