Œuvres choisies, II
toires. Pour rétablir en Europe la paix et y refaire la vie sociale, on doit voir les choses de haut, en esprit positif et en philosophe.
Appliquons ici la méthode des sciences positives et cherchons d'abord par le raisonnement, puis par l'observation, quelle est la meilleure constitution.
Une constitution étant définie un système social qui tend au bien commun, la meilleure sera celle où les questions d'intérêt public seront traitées de la façon la plus précise et la plus complète ; or, nous le savons depuis longtemps, pour résoudre une question la logique et la philosophie ne nous offrent que deux méthodes : la synthèse et l'analyse ; la synthèse juge a priori et dans l'ensemble, l'analyse juge dans le détail et a posteriori.
Instituez donc deux pouvoirs sociaux, un pouvoir synthétique et a priori qui jugera des intérêts généraux, un pouvoir analytique et a posteriori qui jugera des intérêts particuliers, et, pour régler les conflits des deux pouvoirs, pour en faciliter le fonctionnement, ajoutez un troisième pouvoir, Réglant ou Modérant ; vous avez la meilleure des constitutions. Voilà pour le raisonnement. Et l'observation, que nous apprend-elle ? — Que cette constitution existe, et qu'elle fait depuis plus d'un siècle la gloire, la force et les victoires d'une nation, la nation anglaise.
La Chambre des Communes, composée des députés de toutes les provinces, représente le pouvoir analytique ou des intérêts locaux; le roi et surtout le ministère représentent le pouvoir synthétique ou des intérêts généraux; la Chambre des pairs exerce le pouvoir réglant.
C'est donc la constitution anglaise qui est la meilleure constitution; le raisonnement et les faits s'unissent pour le prouver; il ne reste plus qu'à généraliser et qu'à étendre à l'Europe entière ce système de gouvernement, pour avoir réorganisé la société européenne.
Or lo pouvoir analytique est déjà représenté en Europe
par les divers parlements nationaux ; reste seulement à organiser le pouvoir synthétique et le pouvoir réglant.
Le pouvoir synthétique sera représenté par un parlement européen où siégeront, au nombre de 240, des savants, des négociants, des administrateurs et des magistrats qui auront fait preuve d'intelligence et de vues générales dans les sciences, les arts, la législation, le commerce, l'administration et l'industrie. Pour être indépendants, ils devront avoir au moins 25 000 francs de rentes en terre; mais cette condition n'éloignera pas du Parlement les non propriétaires de talent : à chaque élection, vingt sièges et une dotation de 25 000 francs de renies en terre seront réservés aux plus distingués d'entre eux. Tous ces députés seront chargés de considérer non les intérêts de leur pays mais ceux de l'Europe entière; ils prendront l'initiative des grands travaux internationaux, comme le canal du Danube au Rhin, favoriseront l'expansion de la race européenne sur les autres parties du globe, dirigeront l'instruction publique, établiront un code universel de morale générale, nationale, individuelle, et c'est ainsi que se réalisera l'unité européenne des institutions, des intérêts et des mœurs.
Enfin le pouvoir réglant ou modérateur sera confié à une Chambre des pairs ; chacun devra posséder au moins 500 000 francs de rentes en terre; toutefois vingt d'entre eux, dotés par le parlement européen, devront être choisis, non parmi les propriétaires, mais-parmi les descendants des hommes qui auront le mieux servi ou le plus honoré leur pays.
La pairie sera héréditaire, le nombre des pairs illimité, leur nomination sera faite par le roi de l'Europe, dont Saint- Simon et son collaborateur se réservent de parler plus tard. A la vérité, ce programme grandiose leur parait difficile à réaliser tout de suite; il exigerait d'abord que toutes les nations de l'Europe fussent arrivées au régime parlementaire; mais deux d'entre elles, la France et l'Angleleire,
ont déjà ce régime, et elles peuvent, en s'unissant, donner l'exemple; qu'elles essaient pour leur compte d'un parlement franco-anglais; l'Allemagne et toutes les autres nations entreront ensuite dans leur confédération.
Et c'est par une prophétie optimiste que les deux réformateurs terminent leur œuvre :
« Il viendra sans doute un temps oii tous les peuples de l'Europe sentiront qu'il faut régler les points d'intérêt général, avant de descendre aux intérêts nationaux; alors les maux commenceront à devenir moindres, les troubles à s'apaiser, les guerres à s'éteindre ; c'est là que nous tendons sans cesse, c'est là que le cours de l'esprit humain nous emporte!* »
On ne peut guère, en lisant cet opuscule, s'empêcher de penser au projet de réorganisation européenne que Saint- Simon exposait déjà, en 1803, dans les Lettres d'un habitant de Genève. Et, de fait, entre les deux programmes, les analogies sont frappantes.
De part et d'autre, c'est le même besoin d'unité, le même désir d'établir un pouvoir spirituel unique confié à une élite et de le modérer par un pouvoir réglant confié à des propriétaires; mais, chose étrange, Saint-Simon ne parle plus de la loi de la gravitation.
Un an avant, il disait encore que la loi de Newton était seule capable de réorganiser les institutions et les mœurs, et voici qu'il abandonne ce principe. Il s'était rendu compte, en effet, de la vanité de l'entreprise, et quelque temps avant de mourir il parlait en ces termes de ce grand projet abandonné : « J'ai voulu essayer, comme tout le monde, de systématiser la philosophie de Dieu ; je voulais descendre successivement du phénomène univers au phénomène système solaire, de celui-ci au phénomène terrestre; et enfin à l'étude de l'espèce, considérée comme une dépendance du phénomène sublunaire, et déduire de celte étude les lois de l'orga-