Œuvres choisies, IM, p. :J
ils seront les agents directs de l'Éternel, les représentants de Dieu sur la terre, et c'est à eux que Saint-Simon s'adresse particulièrement lorsqu'il publie, en 1821, le premier volume de son Système industriel.
Il était donc fondé, en avril 1824, à déclarer que l'exposé purement scientifique d'Auguste Comte laissait de côté une partie importante de sa doctrine et ne répondait qu'à la moitié de ses vues.
Trois mois plus tard, il s'essayait à compléter Ini-même cet exposé dans le quatrième cahier de son catéchisme et à faire une place aux sentiments dans la direction sociale du pays.
Les industriels disposent toujours du pouvoir temporel, et ont le droit d'exiger, en tant que « classe fondamentale et nourricière », que les savants, détenteurs du pouvoir spirituel, dirigent leurs travaux dans le sens le plus utile à la société industrielle.
Mais le pouvoir spirituel, qui se subdivisait plus haut en pouvoir créateur et pouvoir critique, comporte des subdivisions nouvelles, conformes aux exigences morales du système.
Les savants les plus capables forment deux académies séparées, celle des sciences et celle des sentiments.
La première se proposera de faire le meilleur code des intérêts ; elle sera chargée d'édifier celte morale utilitaire dont nous avons indiqué les principes et qui est le complément indispensable du système industriel. Cette académie existe déjà et pourra remplir facilement ses fonctions nouvelles, à condition qu'elle se complète par une section d'économistes et par une section de légistes.
La seconde aura pour objet de perfectionner le code des sentiments moraux.
Saint-Simon la compare tantôt à l'Académie des sciences morales, tantôt aux Sociétés de morale chrétienne, aux Sociétés bibliques ou aux Sociétés philanthropiques, et il la
iOO DEUX MESSIES POSITIVISTES
compose de moralistes, de théologiens, de légistes, de poètes, de peintres, de sculpteurs et de musiciens.
Vraisemblablement il n'a pas eu d'idée très nette sur les fonctions qu'elle exercerait, et il a voulu seulement juxtaposer sous deux formes concrètes la raison et le sentiment, l'intérêt et l'amour, dans la direction de la société.
Enfin, comme ces deux académies qui se partagent le pouvoir spirituel risquent d'entrer en conflit, Saint-Simon, toujours unitaire, les subordonne à un collège royal scientifique. Ce collège, qui se recrutera parmi leurs membres, s'adjoindra des légistes, des politiques, des administrateurs ; il s'occupera de coordonnner les travaux et les principes des deux académies ; il perfectionnera la doctrine générale qui servira de base à l'instruction publique ; il dirigera « d'une manière suprême » l'action générale de la société. — C'est lui qui représente ce pouvoir synthétique ou dirigeant que Saint- Simon a toujours voulu constituer, et, dans ce sens, le nouveau programme diffère peu de tous ceux que nous connaissons déjà ; mais cette fois le réformateur a pensé qu'il ne suffisait pas de formuler des lois générales pour la société humaine, qu'il fallait encore obtenir l'adhésion des raisons et des cœurs, et c'est dans cet esprit qu'il a joint l'Académie des intérêts et celle des sentiments au conseil de direction générale.
Telle est la dernière formule pratique à laquelle aboutissent sa politique morale et sa religion.
Cependant, malgré l'adresse aux philanthropes, le Catéchisjne des induslru'ls et l'institution d'une académie des sentiments, la nouvelle religion reste vague. Saint-Simon veut l'exposer d'une façon dogmatique et c'est dans ce dessein qu'il écrit son dernier livre, le Nouveau Christianisme.
Est-il besoin d'ajouter que, malgré ce titre, il n'y a pas
PSYCHOLOGIE DE SAINT-SIMON iOl
eu chez Saint-Simon un retour quelconque à la théologie chrétienne ?
Nous l'avons vu proscrire, dans tout le cours de sou œuvre, les explications théologiques, laisser Auguste Comte traiter de préjugé ridicule la croyance au paradis et à l'enfer, parler de Jésus comme d'un homme bon, enthousiaste et ignorant, et rien ne permet de croire, môme dans le Nouveau Christianisme, qu'il ait changé d'opinion sur ces divers points.
Est-il au moins devenu déiste ? — Pas davantage.
Sans doute on pourra trouver dans le Système industriel^ dans le Catéchisme et surtout dans le Nouceau Christianisme, des textes très précis en faveur du déisme. « Je *rois en Dieu, dira le novateur, je crois que la religion chrétienne est d'origine divine... je crois que Dieu a fondé lui-môme l'Eglise chrétienne... » Il ira même jusqu'à parler de l'inl'aillibilité de l'Église. « Dans le cas, dira-t-il, où l'Église a pour chef des hommes capables de diriger les forces de la société vers le but divin, je crois que l'Église peut, sans inconvénient, être réputée infaillible '. »
Mais ces textes si affirmatifs ne prouvent pas tout ce qu'ils semblent prouver ; si on les replace dans l'œuvre de Saint- Simon au lieu de les en séparer, ils reprennent le sens symbolique qu'ont toujours eu dans sa bouche les affirmations de ce genre. Qu'on se rappelle que, dans les Lettres d'un habitant de Genève, Dieu se confondait avec la loi de Newton, la providence divine avec le progrès scientifique ; qu'on remarque ici môme que l'infaillibilité de l'Église est présentée comme la conséquence de l'intelligence des prêtres et non comme un pouvoir venu d'en haut, et l'on restera persuadé que Saint-Simon n'est pas plus revenu au déisme qu'à la théologie chrétienne.
En fait, il a d'abord senti le besoin d'utiliser la force-