‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 54 sur 171 · Œuvres choisies · texte numérisé non relu

Œuvres choisies

sentiment, l'amour des autres, en même temps que Tégoïsme, pour édifier sou système industriel, et il a tâché d'établir l'équivalence de ses principes moraux et du principe chrétien. — Par un progrès de plus dans le même sens, et toujours dans la même intention, il coule maintenant sa religion dans les moules chrétiens, emprunte au catholicisme ses formules et reproduit sous forme symbolique quelquesuns de ses dogmes.

Ce messie qui prétend ne rien créer de nouveau, au sens absolu du mot, mais seulement accélérer l'évolution conformément aux lois de l'histoire, croit être d'autant plus fort qu'il héritera plus complètement du passé.

Il y a, dit-il, deux parts à distinguer dans la religion chrétienne, une part humaine et une part divine ; la partie humaine, c'est ce que le clergé y a ajouté; la partie divine tient tout entière dans un seul principe (car qui serait synthétique si Dieu ne l'était pas !), et ce principe c'est celui de la fraternité humaine.

Pour être fidèles à cette partie divine de la religion, les hommes n'ont qu'à suivre, dans leur vie sociale, ce sublime principe et à se diriger toujours, dans la conduite de leur vie, d'après l'amour du prochain.

Sans doute Dieu leur a donné des guides, les Pères de l'Église, pour qui Saint-Simon professe la plus grande admiration ; ces Pères ont enseigné et appliqué la vraie morale, ils ont vécu selon la loi de Dieu, composé le catéchisme, et, pour l'époque où ils ont vécu, ils ont été infaillibles ; mais le clergé d'aujourd'hui n'est pas leur licritier ; il vit contrairement à la morale divine ; il déserte sa mission de paix et de charité. — Saint-Simon va prendre la place de ce clergé infidèle et renouer la véritable tradition chrétienne; il sera lo véritable pape, le vicaire de Dieu sur la terre, — cl, avant de faire sa proclamation de pontife, il commence par condamner comme hérétiques les deux principales sectes du chrislianisme.

Le pape, les cardinaux, tous les prêtres catholiques sont hérétiques. Ils ne sont plus en effet ni assez cultivés ni assez instruits pour être les bergers de leur troupeau; ils ignorent les beaux-arts, les sciences, l'industrie ; ils ne connaissent pas les conditions nouvelles de cette vie sociale qu'ils prétendent diriger.

Ils ne dirigent plus les fidèles dans la voie de l'amour et de la charité ; ils subissent et ils acceptent une organisation sociale fondée tout entière sur la force.

Ils ont favorisé, depuis le xvi" siècle, deux institutions aussi contraires à l'esprit du christianisme que l'inquisition et les jésuites.

D'autre part, Luther aussi est hérétique.

Sous prétexte de revenir au christianisme primitif, il a replacé la religion en dehors de l'organisalion sociale ; il a rendu ainsi à César l'empire du monde, au pouvoir temporel toute licence d'oppression ; il a ravi au ciirislianisme ce rôle politique et civil qu'il avait lentement acquis ; il l'a fait rétrograder de plusieurs siècles.

11 n'a pas compris non plus ce que devait être le culte; il l'a avili en bannissant l'art de TÈglise.

H a enfin stérilisé le christianisme, immobilisé tous les dogmes, en voulant rester strictement fidèle à ceux-là seuls qui sont exposés dans les saintes Écritures.

Catholiques et protestants se trompent donc également ; les premiers parce qu'ils associent la morale chrétienne à une organisation sociale mauvaise, les seconds parce qu'ils la conçoivent en dehors de toute organisation sociale. Entre les deux, il y a place pour un nouveau christianisme, celui que Saint-Simon prêche depuis 1821.

Mais en quoi ce christianisme est-il nouveau, puisqu'il nous reporte toujours à la vieille formule d'amour?

Tout simplement parce que cette formule est rénovée, trans/igurêe par la signification sociale que Saint-Simon lui donne.

Du temps de Jésus, la société était partagée en esclaves et en maîtres ; les maîtres eux-mêmes étaient divisés en patriciens qui faisaient la loi, en plébéiens qui la subissaient, et nul ne pouvait prévoir que cette hiérarchie de fer serait jamais brisée ; au^si Jésus n'a-t-ii pu rêver une réorganisalion des classes sociales d'après la parole d'amour; il a dit que son royaume n'était pas de ce monde, et il n'a parlé de fraternité que pour les individus dans leurs relations individuelles.

Aujourd'hui, l'esclavage est aboli, les hommes ne sont plus divisés en castes; les classes elles-mêmes ne sont plus séparées par des barrières ; le principe d'amour peut recevoir un sens social conforme aux principes du Système industriel, et comme la classe des travailleurs et des producteurs de tout ordre est non seulement la plus nombreuse mais la moins fortunée, Saint-Simon arrive à cette traduction dernière de la maxime d'amour : (( Toute la société doit travailler à l'amélioration physique et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. »

Ainsi, après avoir emprunté les formules et les cadres du christianisme, après avoir assimilé les principes de sa morale aux principes chrétiens, il tire à lui le christianisme et présente les applications sociales qu'il fait de la morale chrétienne comme le résultat nécessaire du progrès humain.

11 est plus chrétien que les catholiques, plus chrétien que les protestants, plus chrétien même que Jésus qui, s'il revenait au monde, serait obligé d'évoluer et de se faire saintsimonien.

El, par cette rénovation du christianisme, Saint-Simon n'a rien renié de ses théories scientifiques et industrielles, il les a complétées et fortifiées au contraire, et il se fait dire par le conservateur qu'il catéchise : « La nouvelle formule sous laquelle vous représentez le principe du christianisme, embrasse tout votre système sur Torganisalion sociale, système qui se trouve appuyé maintenant à la fois sur des

considérations philosophiques de l'ordre des sciences, des beaux-arts et de l'industrie, et sur le sentiment religieux le plus universellement répandu dans le monde civilisé, sur le sentiment chrétien*. »

11 se préparait à développer par d'autres publications sa philosophie néo-chrétienne, lorsqu'il fut arrêté par la mort le 19 mai 1825.

Jusqu'au dernier moment, il eut l'esprit occupé de son système, de ses travaux, et des grandes choses qu'il rêvait de faire pour le bonheur de l'humanité.

Aux médecins qui le visitaient, il disait : « Messieurs je suis heureux de vous offrir un sujet neuf d'observations : vous voyez un homme qui éprouve une crise terrible, à laquelle aucun homme ne pourrait résister et qui a l'esprit tellement occupé des travaux de toute sa vie, qu'il ne peut s'entretenir avec vous de sa maladie'. » Et, comme le docteur Bailly lui demandait s'il souffrait : « Il y aurait de l'exagération, répondit-il, à dire que je ne souffre pas, mais qu'importe? causons d'autre chose. »

Puis, se tournant vers ses disciples, parmi lesquels Olinde Rodrigues et Léon Halévy, il essayait de fixer une dernière fois le sens et la portée de son christianisme : « La dernière partie de mes travaux, leur disait-il, sera peut-être mal comprise. En attaquant le système religieux du moyen âge, on n'a réellement prouvé qu'une chose : c'est qu'il n'était plus en harmonie avec le progrès des sciences positives, mais on a eu tort de conclure que le système religieux tendait à s'annuler : il doit seulement se mettre d'accord avec les progrès des sciences. Je vous le répète, la poire est mûre, vous devez la cueillir. »

Quelques minutes avant, il avait dit à Olinde Rodrigues : « Souvenez-vous que, pour faire quelque chose de grand, il faut être passionné. »

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