‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 55 sur 171 · Hubbard, op. cî7.,p · texte numérisé non relu

Hubbard, op. cî7.,p

im DEUX MESSIKS POSITIVISTES

Enfin sa voix s'éteig-nit, et comme le râle de l'agonie commençait, il eut encore la force de dire : « Nous tenons notre affaire I » Trois heures après, il expirait.

Il mourut ainsi, les yeux fixés sur son rêve, Tâme tendue jusqu'au dernier soupir vers celte mission qui avait été la foi de sa jeunesse et de sa vie.

Sur lui-même, sur sa maladie, sur ses souffrances pas une plainte : toutes ses pensées allaient à la doctrine, à ce nouveau christianisme fait de science utile, de travail industriel et d'amour ; l'essentiel c'était que l'idée fût immortelle, et Saint-Simon, qui n'avait jamais connu le doute, emportait la certitude suprême de cette immortalité.

l'idée d'lne mission

Nous connaissons maintenant, sinon la philosophie de Saint-Simon tout entière, du moins l'histoire de sa pensée et de sa vie, dans la mesure oîi elles se mêlent et se conditionnent réciproquement ; nous sommes à môme de déterminer les tendances dominantes de son esprit \ de les classer et de les juger.

Avant tout Saint-Simon est un messie.

Au moment oii il commence à penser, la philosophie du xviii" siècle a presque terminé son œuvre de critique et de destruction.

Le pouvoir spirituel de l'Eglise est ruiné, le pouvoir temporel des rois est ébranlé ; un régime politique et religieux disparait et Saint-Simon sait aussi bien que personne pour quelles raisons profondes ce régime ne peut durer.

Mais, à rencontre des révolutionnaires de son temps, il

1. On pourra consulter avec fruit sur ce point la pénétrante analyse du caractère de Saint-Simon par laquelle M. Charléty a commencé son Essai sur l'hinloire du sainl-sitnonisme. — Hachette, 18%.

pense qu'on fte doit pas s'attarder à abattre ce qui est par terre, et à détruire ce qui est ruiné. L'état de révolution ne peut se perpétuer sans être funeste à la vie sociale ; c'est une crise qu'il faut clore au plus tôt en organisant un nouveau régime.

Le siècle qui commence aura donc pour principale tâche de réorganiser, et, du premier coup, Saint-Simon se croit marqué par le destin pour être l'agent de la réorganisation morale, pour édifier un nouveau pouvoir spirituel sur les ruines de l'ancien.

Tel sera l'objet de sa mission, la pensée souveraine qui mettra de l'unité dans son œuvre et se retrouvera, toujours la même, sous la variété infinie de ses brochures et de ses livres; qu'il prête la parole à Dieu le Père, à Bacon, à Socrate, à Luther, à Burdin ou à Vicq d'Azyr, qu'il parle des travaux du xiv" siècle, de la nouvelle Encyclopédie, de ses démêlés avec Redern, de la gravitation universelle, qu'il encense Bonaparte ou qu'il le flétrisse, qu'il traite du système industriel ou du nouveau christianisme, c'est toujours au pouvoir spirituel qu'il pense et aux moyens de l'organiser.

Sur les moyens sa pensée varie mais pas autant qu'on pourrait le croire, car s'il n'a plus de foi religieuse il est fanati(|ue de la science et de la raison ; il croit aux progrès de la science, à son avenir, il la voit s'introduisant peu à peu, de Tordre physique où elle règne, dans l'ordre physiologique, politique et moral. Lui-même se prend pour un savant, et, toutes les fois qu'il le peut, avidement il observe : en Amérique, où il étudie les institutions et les mœurs, à Paris, où il suit des cours et vit avec des savants, c'est toujours la même curiosité scientifique qui le mène ; quand il essaie de se tuer, il veut se regarder mourir; quand il meurt il offre sa mort à l'observation des médecins.

Aussi est-ce toujours sur la science ou, à défaut de la science, sur les savants et les philosophes qu'il a compté pour édifier le nouveau pouvoir, et le premier projet, qui se

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transforme et se corrige sans cesse, se retrouve-t-il, reconnaissable encore, dans le dernier livre.

Tout d'abord, c'est un comité de savants qu'il charge de gouverner l'Europe et de diriger, au profit de tous, le pouvoir temporel des propriétaires. Et, comme ces nouveaux prêtres ont besoin d'un nouvel évangile, Saint-Simon s'essaie, pendant dix ans, à le concevoir et à l'écrire. Il veut codifier la science et l'unifier, montrer que toutes les lois physiques et politiques se déduisent de la loi de Newton, et que, pour bien conduire les hommes, il suffit de les gouverner conformément à cette loi.

Quel beau rêve il fait alors : une science de l'homme et du monde fondée, tout entière sur une seule vérité et des savants dirigeant la vie sociale par l'application raisonnée de la formule unitaire ! La politique sera plus qu'humaine, elle sera naturelle, terrestre, cosmique, et la loi de la gravitation, cause originelle du mouvement, de la vie et de la pensée, apparaîtra comme la traduction physiciste de l'idée de Dieu. Mais de ce rêve il ne passe jamais à la réalité, et, vers 1814, il s'aperçoit un peu tard que les savants qui doivent conduire le monde n'auront jamais l'évangile scientifique qu'il leur a promis.

Que fera-t-il? Va-t-il désespérer (Je la science? Un peu sans doute, puisqu'il renonce à une synthèse unitaire des connaissances humaines, à la politique cosmique et à la loi de la gravitation, mais il croit toujours aux savants et c'est encore eux qu'il place à la tête du gouvernement avec les plus intelligents des négociants, des magistrats, des administrateurs. Si la société ne peut être dirigée par un bréviaire scientifique, elle le sera du moins par tous ceux qui ont prouvé la généralité de leurs vues dans la connaissance des hommes et des choses, comme dans la pratique de la vie. A défaut de la science et de la philosophie, ce sont encore des savants, des philosophes et des penseurs qui gouvernent le monde.

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Trois ans après, Saint-Simon s'est fait économiste, il a découvert le pouvoir temporel de l'avenir, l'industrie, et c'est au profit de la classe industrielle, la plus nombreuse et la plus active, qu'il veut réorganiser la société ; mais il confie toujours à des intelligences d'élite la direction des hommes et dans la Chambre d'invention, comme dans la Chambre d'examen, il n'admet que des représentants de l'esprit créateur ou critique. Enfin, alors même qu'il fait place à la forcesentiment dans le gouvernement du pays, il remet encore le plus haut pouvoir spirituel à un conseil suprême, composé de savants, d'artistes, de légistes, de politiques, c'està-dire à ceux-là mêmes qui le détenaient dans le projet de 1814.

On n'a donc pas le droit de dire, comme le font quelques critiques, que Saint-Simon, très désireux d'organiser le pouvoir spirituel, n'a jamais su exactement à qui il le confierait. En fait, dans sa politique comme dans sa morale et dans toute sa philosophie, il a simplement suivi deux directions différentes et successives, une direction physiciste et une direction exclusivement sociale ; tant qu'il espère fonder la politique sur la loi de Newton, c'est à la science qu'il croit plus encore qu'aux savants pour conduire le monde ; puis c'est aux savants et à tous ceux qui ont acquis des idées générales dans la pratique des hommes ; mais, malgré cette différence essentielle, l'idée maltresse ne varie pas, et c'est toujours aux savants que revient le pouvoir spirituel.

A cette idée Saint-Simon consacre son argent, son intelligence, son travail, toutes les énergies de sa chair et de son âme; et de même que le rêve d'un nouveau pouvoir spirituel donne l'unité à sa pensée, sa foi messianique donne l'unité à sa vie.

Il a fait tous les métiers et connu toutes les situations

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sociales : il a été officier, ingénieur, entrepreneur, spéculateur, marchand de vin, commissionnaire, commerçant, rentier jouisseur, quémandeur, presque mendiant, scribe au Mont-de-Piété, journaliste, prophète, philanthrope, philosophe, pape, fondateur "de religion ; « à peu près dieu après sa mort », dit M. Fagaet qui énumère quelques-uns de ses avatars; et il n'eut pas été surpris s'il avait pu se voir en cette condition nouvelle. Mais qu'il soit pape ou marchand de vin, fondateur de religion ou commissionnaire, pas un seul instant il n'oublie qu'il est messie.

C'est pour remplir sa mission qu'il spécule et s'enrichit tout d'abord, que plus tard il souffre de la misère et de la faim, qu'il vend jusqu'à ses habits pour se faire imprimer, qu'il accepte toutes les amertumes et subit toutes les infortunes. C'est parce qu'il désespère un moment de remplir cette mission qu'il veut se tuer.

Dans les moments les plus heureux, comme dans les moments les plus tristes, il y pense tout entier. Dès qu'il a de l'argent, il songe « à contribuer au progrès des lumières et à améliorer le sort de l'humanité »; quand il n'en a plus, ce qu'il demande à Redern ce n'est pas la fortune, mais une chambre, du pain et les quelques livres qui lui sont indispensables pour continuer son œuvre; malade, épuisé de privations et de fatigue, il se console en se disant que cette crise physique sera favorable au développement de sa doctrine et à la continuation de sa tâche. Mourant de faim, décidé au suicide, sa dernière pensée va à son système et à sa mission ; couché sur son lit, blessé, sanglant, il parle encore de son œuvre, et nous venons de voir qu'il en parle, toujours et sans cesse, à son lit de mort.

Et, comme malgré sa foi messianique, sa vie individuelle présente des incohérences et des trous, il dépense sincèrement des trésors do logique et d'audace pour y mettre de

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