iH'^ui'rcs choisies, m, m
Saint-Simon n'est pas un messie révolutionnaire, mais simplement progressiste et sur bien des points conservateur. Toujours il a voulu dans son œuvre prévoir l'avenir par l'histoire des sociétés humaines et il estime que toute réforme est vaine ou stérile, si elle ne se fait pas dans le sens de l'histoire et du progrès fatal de l'humanité ; quand il édifie deux nouveaux pouvoirs il ne prétend pas les inventer ni même leur créer des titres mais simplement hâter et parachever l'œuvre nécessaire du temps.
Malgré sa foi dans la science il est d'ailleurs resté très profondément catholique ; non pas qu'il croie encore au paradis et à l'enfer, à l'eucharistie et à la divinité de Jésus : du côté des dogmes, il est affranchi pleinement ; mais il ne croit pas, nous l'avons vu, qu'une société puisse vivre sans une autorité morale analogue à celle que l'Lglise exerçait autrefois. Et cette autorité, il la rôve unique, non seulement pour la France mais pour l'Europe et la planète, car à l'exemple des grands docteurs catholiques, et en dehors môme de toute considération pratique ou utilitaire, il estime que la diversité, par elle-même, c'est le mal.
Il voudrait donc conserver l'esprit catholique, tout en supprimant la théologie chrétienne, et, tout en substituant l'autorité scientifique à l'autorité papale, sauver l'œuvre sociale de l'ancienne religion.
Bien mieux, pour rendre son système plus acceptable, pour y amener progressivement les âmes, il essaie par mille moyens de le souder au passé et c'est dans ce but qu'il transpose en son langage de physiciste toutes les croyances d'autrefois.
Dieu, c'est la loi de gravitation; la Providence, ce sont les savants gouvernant le monde ; l'infaillibilité de l'Eglise c'est l'infaillibilité de la science et de la raison, la subordination de tous les intérêts privés à la prospérité de l'industrie et de la classe industrielle, c'est l'amour du prochain; le système industriel c'est un nouveau christianisme ; luimême n'est que l'héritier des papes.
Dumas. — Deux messies. 8
114 DEUX MKSSIES POSITIVISTES
Il a en effet assez de sens historique pour ne pas rêver d'un changement brusque et total dans le régime social de l'Europe; c'est par des transitions et des degrés qu'il espère faire passer les fidèles du culte de la théologie à celui de la science.
Même tactique d'ailleurs dans Tordre purement scientifique; il n'a pas peur des idées nouvelles, bien au contraire; mais il hésite toujours à les donner pour telles ; il aime mieux montrer qu'elles sont dans la ligne des progrès de l'esprit hnmain, et, pour ajouter à l'illusion, il les fait soutenir par des philosophes ou des savants illustres, c'est-àdire par les représentants les plus autorisés de cet esprit. Lui-même se dissimule derrière leurs grands noms; il n'a pas la prétention de diriger à son gré l'évolution, mais de la prévoir et de la hâter, après en avoir compris la marche nécessaire.
C'est au nom de cette méthode historique et de cette philosophie qu'il reste, quoique rationaliste, l'ennemi déclaré de la raison individuelle de la liberté, de l'égalité et de tous les principes révolutionnaires.
Le dogme de la liberté illimitée de conscience n'est bon, à son avis, que comme un moye'n de lutte contre le système théologique; en lui-môme il est purement négatif et finirait par être nuisible, si chaque individu s'en autorisait pour se montrer impatient d'un pouvoir spirituel. « L'idée vague et métaphysique de liberté, écrit-il, telle qu'elle est en circulation aujourd'hui, si on continuait à la prendre pour base des doctrines politiques, tendrait évidemment à gêner l'action de la masse sur les individus. Sous ce point de vue, elle serait contraire au développement de la civilisation et à l'organisation d'un système bien ordonné qui exige que les parties soient fortement liées à l'ensemble et dans sa dépendance*. »
i. Œuvre» complètes, V, p. 10,
PSYCHOLOGIE DK SAINT-SIMON llo
C'est par une application logique de cet absurde principe, que nous entendons proclamer aujourd'hui que tout citoyen peut, en vertu d'un droit naturel et sans condition déterminée de capacité, s'occuper des affaires publiques et raisonner sur la politique. « Pourquoi, demande Saint-Simon, ne proclame-t-on pas que tous les Français qui paient mille francs de contribution directe sont aptes à faire des découvertes en chimie'? »
Môme attitude vis-à-vis de l'égalité, si l'on entend par ce mot « l'égale admissibilité de tous à l'exercice du pouvoir ». Cette égalité métaphysique est antisociale, négative et dangereuse; Saint-Simon la combat comme la liberté; la seule égalité qu'il admette c'est l'égalité positive, industrielle, « qui consiste, dit-il, en ce que chacun retire de la société des bénéfices exactement proportionnés à sa mise sociale, c'est-à-dire à sa capacité positive, à l'emploi utile qu'il peut faire de ses moyens- ».
, Ainsi, pas de liberté ni d'égalité individuelle dans le système et, d'une façon générale, pas de droits individuels. Ce qui est respectable, sacré c'est l'association humaine qui peut seule assurer le bonheur des individus. Notre droit ne consiste pas, comme nous sommes tentés de le croire, à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui; il consiste seulement « à développer sans entraves, et avec toute l'extension possible, une capacité temporelle et spirituelle utile à l'association'^ ».
C'est donc très exactement le contraire d'un libéral que le comte Henri de Saint-Simon, messie et vicaire de Dieu. Contre le principe du libre examen il veut restaurer le principe d'autorité ; contre les droits stériles de l'individu les droits féconds de l'association humaine.
A la société il donne pour objet le bonheur de tous; aux savants il confie le soin de réaliser ce bonheur; aux indi-