‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 59 sur 171 · Œuvres complètes, V · texte numérisé non relu

Œuvres complètes, V

116 DEUX MliSSlES POSITIVISTKS

\'idus il conseille, dans leur propre intérêt, de se soumettre à la science, ou ce qui revient au même pour lui à la société.

On pourrait accumuler les objections contre ce système, discuter la conception par trop théologique d'une science quasi-infaillible, aussi bien que la conception toute sociale du droit et bien d'autres points encore ; mais ces objections et cette discussion n'ont pas leur place dans une étude de psychologie et nous nous contenterons d'avoir marqué les tendances directrices et les idées générales de Saint-Simon.

A-t-il été fou, comme on le croit d'ordinaire? Peut-on réellement, de l'incohérence apparente de sa pensée et de sa vie, de quelques accidents nerveux et de quelques actes étranges conclure à la folie ? Je crois avoir montré, dans les pages qui précèdent, que, bien loin d'être incohérente, sa pensée se développe suivant une courbe assez harmonieuse et se modifie toujours suivant un ordre logique.

J'ai montré de môme que, malgré ses à-coups et ses traverses multiples, sa vie est unifiée par l'idée d'une mission et qu'elle a, de ce chef, une cohérence cachée, celle-là même que Saint-Simon se plaisait à exagérer.

Assurément elle fut plus heurtée qu'il n'était nécessaire pour la mission; elle aurait pu, semble-t-il, couler plus calme et plus monotone sans que la fondation du pouvoir spirituel en souffrît.

Mais ce désordre incontestable, ces heurts si imprévus s'expliquent en grande partie et par le sentiment même de la mission et par les temps où Saint-Simon a vécu.

Comme messie, il a toujours tenu pour secondaire ce qui chez le commun des hommes constitue l'essentiel de la vie : la fortune, les honneurs, les places; non pas que, par nature, il vu ïù\ dédaigneux, mais il était persuadé qu'une

fois la mission remplie, tout cela viendrait par surcroît; aussi dépensait-il sans compter quand il possédait, persuadé que la réalisation prochaine de son rêve lui rendrait au centuple ce qu'il aurait perdue A quoi bon faire des économies, s'assurer du lendemain, quand on doit être « lieutenant scientifique de Bonaparte », gagner des millions dans des concours, être défrayé de tout par le nouveau pouvoir temporel? — Et Saint-Simon s'enrichissait, se ruinait, se faisait entretenir par son domestique, quémandait ou mendiait, comme si tout cela eût été sans importance à coté de la grande œuvre pour laquelle il voulait vivre.

En même temps, mêlé à la vie sociale comme il était, il ne pouvait pas échapper aucontre-coupdes événements politiques et le désordre de sa vie traduit en partie celui du temps 011 il vivait.

Si le duc de Saint-Simon, grand d'Espagne, possesseur de 500000 livres de rentes, bien en cour, encadré dans un régime politique et religieux encore solide, avait eu les mêmes aventures que son pelit-cousin et fait autant de métiers que lui après avoir fait craquer tous les cadres, cette incohérence dans la vie témoignerait assurément d'une grande incohérence de la pensée et du caractère, parce qu'elle ne serait guère imputable qu'à lui seul ; mais que notre Saint-Simon intelligent et actif, ruiné par la Révolution, affranchi par la philosophie de tout préjugé religieux ou politique, mêlé à la vie sociale de son temps, désireux de la comprendre et de la diriger, ait eu des revers multiples de fortune, de Condition et de pensée, voilà qui n'est pas pour surprendre. Les hommes nés comme lui vers 17G0 et morts vers 1823 ont vécu, de par les faits, un étrange roman d'aventures, et tel qui, sous Louis XIV, eût fait un excellent commis, s'est vu obligé par la vie de jouer les Don César de Bazan ou les Ruy Blas et a pris goût à sou rôle.

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