H. Carnot, Sur le Saint-Simonisme, Tp
religion et qu'on regardait seulement comme un original de moyens'. »
Enfin Comte a écrit de Saint-Simon un éloge enthousiaste, dans une lettre à Valat-, et bien qu'il soit revenu plus tard sur cet éloge et sur son admiration, il n'a jamais douté alors de la parfaite santé mentale du philosophe.
Qu'importent, après de pareils témoignages, les opinions du public, toujours disposé à traiter de fou quiconque ne vit pas selon la coutume et ne pense pas suivant les préjugés communs !
Est-ce à dire que tous les traits de caractère notés chez Saint-Simon puissent être tenus pour normaux ? — Assurément non.
On ne peut en effet considérer comme tels, cette passion humanitaire qui, dès quinze ans, l'enflammait, le brûlait encore à son lit de mort, et à laquelle il sacrifia tant de choses ; ou bien cet immense orgueil qu'il nous découvre si naïvement.
Mais si ces traits de caractère sont anormaux, en ce sens qu'ils s'écartent de la psychologie commune, ils rentrent bien cependant dans la psychologie un peu spéciale des fondateurs de religion. Un messie, de par sa nature même, ne peut pas avoir un scepticisme de dilettante ou une modestie de désabusé; il doit croire en son œuvre, croire en lui-même, avoir la foi brûlante qui crée et l'orgueil que rien n'abat.
Ainsi le caractère messianique de Saint-Simon, qui déjà nous explique toute sa pensée et toute sa vie, s'accorde parfaitement avec ce qu'il y a d'étrange et d'anormal dans les tendances les plus profondes et les plus constantes de son àmc.
Restent cependant des crises aiguës qui sont très nettement morbides, et des actes qu'il est bien difficile de ne pas qua-
\.Mi:s iiienifurr.'i, tr.ul. (^azclles, 8» éd., p. b8 (Paris, F. Alcan). — J'emprunte cette citation et les deux citations qui précèdent au livre de Georges Wcill. 2. Lettres à M. Valut, p. hl-'oi.
lifîer d'étranges. Rappelons-nous par exemple son hallucination du Luxembourg, le mysticisme qui l'enivre au moment de ses démêlés avec Redern, la maladie compliquée d'insomnies qu'il va soigner chez Relhomme, le divorce qu'il s'impose et les démarches qu'il entreprend ensuite pour obtenir la main de iM""" de Sta«"l.
Ne faut-il pas voir ici, à défaut de folie chronique, les indices d'un tempérament psychopathique et d'une mentalité d'agité ? Soit : mais ce serait une question de savoir si le tempérament psychopathique, avec les accidents nerveux et mentaux qui le traduisent, n'est pas une des conditions biologiques, la plus importante peut-être, de la passion messianique ; et d'autre part il faudrait aussi se demander si cette passion elle-mênâe n'explique pas, chez Saint-Simon, la plupart des actes que nous qualiûons quelquefois d'étranges.
C'est elle assurément qui le jette, éperdu d'amour et d'enthousiasme mystique, vers Redern ; qui lui inspire ses rêves extravagants de triomphe et de gloire ; c'est elle qui le pousse au divorce et l'entraîne à Coppet.
De quelque côté qu'on le prenne, Saint-Simon nous apparaît donc toujours comme un messie ; il en a l'exaltation, la foi, l'orgueil, la ténacité, le caractère psychopathique.. De plus, il a été un messie très intelligent, très original, véritable précurseur du dernier siècle, en ce sens qu'il a pressenti ou formulé les grandes idées dont Auguste Comte et Renan lui-même ont vécu.
Et je veux bien que sa psychologie, ainsi présentée, ne soit pas celle de tout le monde, mais c'est justement pour cette raison que je m'y suis intéressé.
Le Testament d'Auguste (Jointe.
Le 5 septembre 1857, à six heures et demie du soir, Auguste Comte s'éteignait dans sa soixantième année.
Par son testament, il léguait à la Société positiviste son appartement, son mobilier, la propriété littéraire de ses œuvres et ses manuscrits, à charge de les publier. En retour, les treize exécuteurs testamentaires qu'il avait choisis devaient accepter certaines clauses, parmi lesquelles celles de payer quelques dettes et de servir à sa femme la pension annuelle de 2 000 francs qu'il lui faisait depuis 1842, date de leur séparation*.
Pour que ces dispositions lussent légales, Comte, marié sous le régime de la communauté, avait besoin du consentement de sa femme : il espérait l'obtenir par la pension qu'il lui léguait ; mais pour triompher plus sûrement d'une résistance possible, il déclara posséder contre elle un secret tellement grave que, s'il le divulguait, « son indigne épouse serait même abandonnée de son principal défenseur "^ (M. Littré). »
Ce secret, qui n'en est plus un aujourd'hui. Comte le consigna par écrit dans un Pli cacheté, avec la suscription : Addition secrète au testament d'Auf/uste Comte \ Il y révé-
1. Cette pension, d'abord fixée à 3 000 francs par Auguste Comte, avait été réduite à •! 000 francs à la suite d'embarras d'argent. -2. Testament, p. 31.