Testament, p. 36*, sqq
lait que M""-' Auguste Comte, de son nom Caroline Massin, avait été fille publique avant son mariage. Les exécuteurs devaient rompre les cachets, et faire usage de cette révélation contre M"'" Comte, si elle refusait d'accéder aux dernières volontés de son mari.
M"'" Comte, dit Littré, aurait peut-être donné son consentement, « si son mari le lui eût convenablement demandé ; mais, loin de le demander, il s'y prit d'une manière qui, l'assurant suivant lui, devait l'empêcher, et le fît manquer effectivement, car le testament, en ce qui concerne sa femme, est injurieux d'un bout à l'autre* ».
Elle refusa donc le consentement qu'on lui demandait et se porta héritière ; les exécuteurs testamentaires qui connaissaient le contenu du Pli cacheté eurent le bon goût et la discrétion de ne pas en user; ils agirent légalement, et comme exécuteurs testamentaires et comme créanciers, car deux d'entre eux, MM. Lonchampt et Audiffrent, avaient fait des avances à leur maître pour la publication du St/sthnc de Polit ique positive ; M. Thunot, imprimeur, se porta également créancier, et c'est ainsi que la vente des meubles et des livres devint inévitable.
Les positivistes durent les racheter et louer à leurs frais, pour le terme suivant, l'appartement d'Auguste Comte.
Tout ce qu'ils obtinrent, par une ordonnance de référé, c'est que : « M' Aubry, notaire, resterait dépositaire des papiers d'Auguste Comte, jusqu'à ce qu'il eût été statué au fond sur la propriété "^ ».
Le procès qui concernait cet héritage littéraire traîna douze ans, pendant lesquels M"'" Comte, appuyée par Littré, ne négligea rien pour préparer l'opinion en sa faveur; je n'en veux pour preuve que le livre de Littré, Aufjitste Comff et la P/iilosofthie j/ositire, véritable réquisitoire écrit contre le maître sous l'inspiration de sa femme.
i. lÀllré, Auf/uDle Coude cl la l'hilosop/tie positive, III» cdil., p. C29. i. P. Lafflltc, 10' circulaire annuelle.
PSYCHOLOGIE DAUGUSTK COMTE lia
L'affaire, inscrite au rôle de la première chambre du tribunal civil de la Seine, ne fut appelée pour la première fois que le vendredi 31 décembre 1860 ; encore fut-elle renvoyée de semaine en semaine, et les plaidoiries ne commencèrentelles que le 4 février 4870.
M""" Comte réclamait l'annulation intégrale du testament, sous prétexte que le testateur était fou, et la propriété des papiers et manuscrits ; elle choisirait, disait-elle, avec le concours de Littré, ceux qui méritaient d'être publiés; en réalité, elle voulait surtout empêcher la publication du testament injurieux pour elle et de la correspondance amoureuse de son mari avec Clotilde de Vaux'.
Son avocat, M" Griolet, plaida la folie avec des arguments empruntés pour la plupart au livre de Littré et sur lesquels je reviendrai dans le courant de cette étude; M' Allou défendit les exécuteurs testamentaires choisis par Auguste Comte, et la Société positiviste.
Le substitut du procureur impérial, M. d'Herbelot, prit la parole au nom du ministère public.
L'un et l'autre démontrèrent sans peine que le testament incriminé ne témoignait d'aucune tare mentale.
Le tribunal, statuant dans ce sens, rejeta l'accusation de folie, déclara le testament valide en tant qu'il ne lésait pas les droits de M""* Comte et fit restituer aux exécuteurs testamentaires les manuscrits de leur maître. H décida seulement que le Pli cacheté serait détruit" et certains passages, injurieux pour M°° Comte, supprimés dans le testament.
1. Plaidoirie de M« Griolet. Rev. Occii/., sepi. lH9i>, p. 190.
2. Le Pli cacheté a été public récemment dans la dernière édition du testament. — Je n'ai pas hésité à me servir d'un document qui n'avait plus rien de secret : je ferai toutefois remaniuer que cette publication allait non seulement contre une décision judiciaire mais contre la volonté expresse d'Auguste Comte qui avait mis sur le fameux pli la suscription suivante : « Cette enveloppe scellée de mes trois cachets usuels ne devra jamais être ouverte que par mes e.xécuteurs testamentaires. Elle renferme l'exposé du mystère domestique annoncé dans la deuxième addition i mon testament. — Je maudis quiconque, sans mission de moi, tenterait de pénétrer un secret de famille qui, selon toute Traisemblance, restera toujours ignoré. »
Malgré ce jugement, la croyance s'est répandue depuis lors, que, dans la dernière période de sa vie, Auguste Comte avait été atteint d'aliénation mentale.
Bien avant que la question se posât devant les tribunaux, Littré avait assez clairement parlé de folie dans la seconde partie de son livre ; Stuart Mill avait déploré « la triste décadence d'un grand esprit' », et Littré, en lui répondant dans la Revue des Deux Mondes, avait qualifié de pathologiques les absurdités reprochées à l'auteur du Si/stèjiic de Politique positive".
Quand M""* Comte engagea l'affaire, dès 1857, elle affirma publiquement la folie ^: quand M* Griolet plaida, il scruta les points les plus délicats de la vie d'Auguste Comte, il discuta les parties les plus étranges de sa doctrine, et sa plaidoirie eut un grand retentissement.
Aujourd'hui c'est une opinion courante qu'Auguste Comte est mort fou ; Joseph Bertrand l'a exprimée sans réserves dans \diRevue des Deux Mondes % et M. Fouillée lui-môme, dans son ouvrage sur le Mouvetnent Positiviste, tendrait à expliquer par l'état mental du grand prêtre certaines étrangetés de la religion positive. « L'auteur du mémoire numéro 3, « dit-il, dans son rapport sur le concours pour le prix « Bordin, expose dans tous ses détails, avec une louable « exactitude, la religion positive, le culte, les rites, le « régime. Il n'a pas de peine à faire voir les extravagances « dont cette religion est remplie et qui peuvent s'expliquer « par l'état mental d'Auguste Comte \ »
J'ai l'intention de discuter ici cette opinion, en étudiant, d'après les textes, ce curieux état mental.
1. Aiiffustr Coinle d le l'osilivisme, p. 211. (Paris, F. Alcan).