Système de Politique Positive, IV
6 DEUX MESSIES l'OSITIVISTES
Saint-Simon et Auguste Comte, avec leurs prétentions messianiques et leurs allures de prophètes ne sont donc ni plus extravagants ni plus étranges que nombre de leurs contemporains ; ce sont deux échantillons, les plus curieux peut-être, d'une espèce qui fut très répandue de 1800 à 18i8 et dont on ne peut dire qu'elle disparaisse jamais, bien qu'elle trouve sans doute dans les grandes révolutions sociales l'occasion et les raisons particulières de son développement.
Ils sont encore de leur temps par l'objet qu'ils assignent à leur mission : refaire l'unité des âmes brisée par la philosophie, édifier un pouvoir spirituel qui conseille et dirige.
Gomme l'a très bien montré M. Faguet, tous les penseurs contemporains, à part Benjamin Constant et les purs libéraux, sont d'accord pour reconnaître la nécessité d'une telle unité et d'un pareil pouvoir ^
De Bonald, en 1796, dans ses Théories du pouvoir social, Joseph de Maistre, en 1817, dans le hvre du Pape, prônent la restauration pleine et entière de la théologie catholique comme du pouvoir spirituel de Rome.
Lamennais et Ballanche, qui les suivent de près, peuvent apparaître comme des novateurs puisqu'ils revent d'infuser au catholicisme un esprit nouveau, mais ils n'en sont pas moins désireux que leurs prédécesseurs de restaurer l'unité spirituelle.
1. Emile Kaguct, Voliliques ri moralisles, II» série, prcfacts )!. vu.
Cousin qui semble rompre avec la tradition religieuse n'en organise pas moins, sous le nom d'éclectisme, un spiritualisme autoritaire.
Les saint-simoniens, fondateurs d'une religion nouvelle, ne parlent comme Saint-Simon et Comte que de faire régner l'unité morale.
Catholiques ou positivistes, chrétiens, philosophes ou savants, tous ces fils de la Révolution tiennent les yeux fixés sur un môme idéal. Par delà le xvm^ et le xvi^ siècle, par delà les temps d'anarchie philosophique ou rehgieuse, ils regardent vers le passé pour y retrouver le secret de Tordre social et tous sont également fascinés par cette unité romaine que Comte proclamera plus tard « le chef-d'œuvre de la sagesse humaine ».
Ils ne conçoivent pas qu'une société puisse vivre hors des cadres sociaux du catholicisme et c'est à rebâtir l'ancienne Home ou à bâtir une Rome moderne que tous consacrent leur pensée et leurs efforts.
Saint-Simon est d'accord sur bien des points avec les plus unitaires d'entre eux, de Maistre et de Bonald, et Comte professera, toute sa vie, pour ces deux théologiens l'admiration la plus vive.
. A la vérité, ni lui ni Saint-Simon ne croient à la révélation ni à la théologie chrétienne et c'est en la science seule qu'ils espèrent pour refaire l'unité des âmes et restaurer le pouvoir spirituel ; mais s'ils se séparent du catholicisme par leur philosophie théorique, ils s'en rapprochent singulièrement dans leur politique, et, de fait, c'est en continuateurs du catholicisme qu'ils se sont toujours présentés. Lorsqu'en 1857 Auguste Comte,
grand prêtre de l'humanité, envoyait un ambassadeur au général des jésuites pour lui proposer une alliance contre leurs ennemis communs, les protestants et les sceptiques, il restait fidèle aux tendances profondes de son système comme à la tradition de Saint-Simon.
Mais si nos deux messies ressemblent à leurs contemporains, ils se ressemblent bien plus encore et j'ai pris soin, dans la dernière partie de cette étude, de noter les traits communs de leurs doctrines et même de leurs caractères.
Ce n'est pas seulement la même mission : « refaire par la science le pouvoir spirituel », c'est la môme philosophie positive et c'est aussi le môme orgueil, la môme abnégation, les mêmes crises mystiques, le môme tempérament psychopathique, les mômes attitudes de fondateur, les mêmes phrases de prophète.
Sans doute Auguste Comte savant a dépassé singulièrement Saint-Simon par la sûreté de sa méthode, la richesse de son érudition, ses prodigieuses facultés de travail et d'e.\écution,mais il lui doit cependant la meilleure part de ses idées générales.
De même Auguste Comte, grand prêtre de l'humanité, a organisé une religion véritable, avec des dogmes, des rites et un clergé, alors que Saint-Simon, vicaire de Dieu, s'était borné sur ce chapitre à des indications ; mais il lui doit encore ici ses idées directrices et la conscience plus claire de sa mission religieuse.
PRKFAGK
Quand on lit les Opuscules de ylûlonophie sociale^ le Cours de philosophie positive^ le Système de politique positive et les autres œuvres de Comte, on ne peut s'empêcher d'évoquer sans cesse le souvenir de Saint-Simon. A chaque instant, on sent qu'il a donné le plan du chefd'œuvre qu'il n'eût pas été capable de bâtir et que sa pensée, malgré ses lacunes et ses erreurs, a été, par ses intuitions de génie, le levain de la grande pensée qui l'a suivie dans le temps.
Dans l'histoire des idées, Saint-Simon, avec sa production désordonnée, ses livres inachevés, ses théories incomplètes, apparaîtra toujours comme une première ébauche de Comte, ébauche vague par endroits, hâtivement dessinée par ailleurs, jamais bien arrêtée dans ses lignes, puissante et géniale pourtant. Sans lui Auguste Comte aurait sans doute écrit et pensé, mais il n'eût certainement fondé ni la philosophie positive ni la religion de l'humanité.
Il y a cependant entre ces deux esprits une différence profonde qui s'est particulièrement marquée dans les dernières œuvres de Comte.
Tous les deux croient, avec Condorcetet contre Jean- Jacques, à la bonté souveraine de la civilisation; ils espèrent, avant Renan, que l'humanité, éclairée par la science, pourra jouer un jour, vis-à-vis de l'individu, le rôle d'un dieu puissant et bon ; ils envisagent avec confiance ce que Comte appelle l'avenir humain.
Mais Saint-Simon, malgré l'admiration qu'il professe pour le catholicisme, n'a pas sur la nature humaine la philosophie pessimiste d'un chrétien. Avec ses maîtres les encyclopédistes il croit à la bonté native de l'homme; il ne se défie ni de l'instinct ni de la passion, ni de la chair; il est persuadé que les hommes guidés par leur raison ou poussés par cette force sentiment « qui a déjà fait tant de miracles » vont sacrifier d'enthousiasme leur égoïsme aveugle et trompeur à la société bienfaisante; il les voit venant d'eux-mêmes à la morale de l'amour comme ils vont naturellement vers la lumière.
Auguste Comte, bien qu'il ait la même confiance dans le triomphe du positivisme, ne croit pas que la raison et le sentiment suffisent pour éclairer ou vaincre l'égoïsme et conduire les hommes au culte du dieu nouveau ; pour les discipliner à l'altruisme, il veut les enserrer dans le réseau de ses rites et de ses formules, ordonner par avance tous les actes de leur vie comme tous les sentiments de leur cœur et toutes les pensées de leur cerveau. Il est persuadé que si quelque chose, dans le cours de l'existence humaine, est laissé à l'arbitraire, l'égoïsme y trouvera l'occasion de nous séduire, et c'est la raison pourquoi il lutte sans relâche contre les instincts individuels qu'il croit pouvoir étouffer sous la réglementation.
Assurément il a tracé les grandes lignes d'une morale sentimentale et rationnelle, naturelle par conséquent, où l'homme va vers le bien sous les inspirations de son cœur favorisées par les conseils de sa raison ; par \h il est païen avec le siècle dont il hérite et qu'il continue.
PRÉFACI-: 1!
Mais ù côté de celte morale qui n'a pas besoin de commander parce qu'elle raisonne, il admet implicitement la morale du Sinaï, celle qui exige et qui ordonne, celle qui mène les hommes au bien par les menaces ou les promesses.
C'est qu'il se défie de la nature humaine, de ses instincts, de cet ensemble de tendances égoïstes encore vivaces au cœur des hommes les plus civilisés et qui représentent la vie animale toujours menaçante sous la vie sociale.
On a souvent répété, après Huxley, que le positivisme de Comte c'était le catholicisme moins le christianisme; peut-être conviendrait-il d'apporter quelques restrictions à cette définition célèbre, puisque Auguste Comte a prêché une morale de l'amour et que, malgré sa confiance dans la vertu sociale du positivisme et sa foi dans le progrès, il a gardé au sujet de la nature humaine quelque chose du pessimisme judéo-chrétien.
LES LETTRES D UN HABITANT UE GENÈVE, ET I. INTRODUCTION AUX TRAVAUX SCIENTIFIQUES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, desceii' dait par son père et par sa mère de Mathieu de Rouvroy, dit le Rorgne, qui vivait vers 1370 et qui fonda la maison de Saint-Simon.
Celte maison s'était divisée en plusieurs branches, celle des Rasse, des Sandricourt, des Monbléru et des Grumesnil qui prétendaient toutes, et sans fondement sérieux, descendre de Charleinagne par les comtes de Vermandois.
Le philosophe appartenait à la branche des Sandricourt^ détachée du tronc original à la septième génération, tandis que le célèbre duc, auteur des Mémoires^ appartenait à la branche des Rasse, détachée à la quatrième ' ; il n'y a donc entre les deux Saint-Simon qu'une parenté très lointaine, et cette première constatation nous dispensera de signaler entre eux des ressemblances fortuites ou des dissemblances sans. intérêt.
Claude-Henrinaquitle 17 octobre 1760 ; c'était l'ainé d'une famille de sept enfants, dont quatre (Ils et trois filles. Son
1. Tous ces détails généalogiques sont empruntés à l'arbre généalogique des Saint-Simon, que M. de Boilisle a dressé dans son édition des Mémoires, t. I, appendice 1.
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père, Baltazard-Henri S fut Grand-Maître des cérémonies et chef d'une brigade des gardes du corps du roi de Pologne, brigadier des armées du roi, gouverneur et grand-bailli de Senlis. Son grand-père paternel, Louis-François, marquis de Sandricourt, fut colonel de Berry-Cavalerie ; un peu plus jeune que l'auteur des Mémoires qui le protégeait, il se l'aliéna en épousant malgré lui une demoiselle de Gourgue ■. Sans cette brouille, les Sandricourt héritaient un jour des Rasse. et notre Saint-Simon y gagnait, dit-il % avec cinq cent mille livres de rente, le duché-pairie et la grandesse d'Espagne.
Ce précurseur du socialisme, comme l'appelle M. Georges Weill ', était donc un noble de vieille race, et nous aurons l'occasion de voir qu'à travers les aventures de sa pensée et de sa vie, il se souvint longtemps de cette origine.
Les détails nous manquent sur son enfance et sa jeunesse ; nous savons seulement, par quelques anecdotes, qu'il manifesta de bonne heure l'énergie de son caractère, son mépris des préjugés communs et sa confiance en luimême. « A l'âge de treize ans, nous dit son biographe Hubbard% il refusa de faire sa première communion, affirmant à son père que si. par obéissance, il se soumettait à ses ordres, il ne dépendait pas de lui d'apporter à cette cérémonie la moindre conviction. » Puni de sa résistance par un emprisonnement à Saint-Lazare, l'enfant se bat avec le gardien, le blesse, lui arrache les clefs et prend la fuite.
Lne autre fois, mordu par un chien enragé, il cautérise
\. C. f. pour tous ces détails biographiques l'ctudo de Georges Weill : Suinl-Simnn et son œuvre (un pi'écurseur du socialisme), p. 1 s. q. q. — Perrin. 18!»4.
2. Le duc de SairuSimon raconte tout au long cotte brouille dans ses Memoires. XII, ;M3, Kdil. Chcruel.
3. (JEuvres complèlcs, l" vol.. p. 74 (Il s'agit dus œuvres de Saint-Simon inlercalces. avec une numérotation spéciale dans les 47 volumes de la collection Kn fan tin) .