‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 75 sur 171 · De lanncc Uiii · texte numérisé non relu

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mais, puisqu'il était regardé comme perdu, je n'exposais plus que moi; ma conscience étant à l'abri, mon parti était bien pris.

« L'état de M. Comte, quand il rentra chez lui, prouvait évidemment que ce n'était pas par crainte personnelle que j'avais désiré qu'il entrât chez M. Esquirol. Je dois à ce dernier cette justice que, malgré que j'emmenasse mon mari malgré lui, il m'offrit de m'aider, et comme il craignait pour moi la violence de M. Comte, il me donna un homme de sa maison. Arrivé chez lui, M. Comte ne fut pas sauvé certainement, mais il éprouva un mieux sensible. Pourtant la vue du domestique l'irritait, je fus obligée de le renvoyer au boiit de huit jours. Ce ne fut pas sans grandes craintes que j'allai ainsi jusqu'au bout; ce ne fut pas non plus sans risquer beaucoup. L'état de mon mari était tel que sa mère ne trouvait pas la force de rester plus d'un quart d'heure. Au bout de six semaines, le rétablissement était complet; vous devez vous le rappeler, monsieur.

«.Je crois ce succès dû d'abord à sa forte organisation, puis à sa jeunesse, — il avait vingt-sept ans, — et enfin à sa confiance en moi; dans son affection seule, je trouvai le moyen d'agir sur lui. Mon attachement pour lui, mon dévouement pouvaient bien me faire tout entreprendre, mais cela n'eût abouti qu'à un sacrifice inutile et ne l'eût pas sauvé. Je le répète, sa confiance entière, voilà le moyen et la cause du succès presque miraculeux que j'obtins '... »

Malgré le ton apologétique de cette lettre, M"'" Comte ne paraît pas avoir exagéré l'importance de son rôle. Nous avons sur ce point un témoignage qui n'est pas suspect, celui d'Auguste Comte lui-même.

« Après que la médecine, écrit-il, m'eut heureusement déclaré incurable, la puissance intrinsèque de mon organisation, assistée d'affectueux soins domestiques, triompha en

1. Archives de la Société posllivisle. Cette lettre, tout entière de l'écriture de M'"" Comte, n'est pas signée ; peut-être manque-t-il la dernière' feuille.

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quelques semaines, au commencement de l'hiver suivant, de la maladie et surtout des remèdes \ »

Dans la lettre à Littré où il fait allusion à l'inconduite de sa femme, il ajoute plus clairement :

« Quoique cette femme incorrigible n'ait jamais su avouer sincèrement un tort grave, j'attribue à ses remords sa belle conduite d'alors au milieu d'une situation très difficile. C'est la seule époque vraiment honorable de la vie de M'"" Comte. Sa première séparation fut ainsi terminée dignement quand je recouvrai la santé. »

La crise de manie était donc finie vers le milieu de janvier 1827, mais Comte ne se rétablit que lentement.

(( Certair^s convalescents, dit Esquirol, conservent une grande sensibilité qui les rend impressionnables, 1res susceptibles et très accessibles au chagrin ; quelques-uns sont honteux de l'état d'oîi ils sortent, redoutent la première entrevue de leurs parents ou de leurs amis, surtout lorsque dans leur délire ils ont fait des actions bizarres, blâmables, dont le souvenir blesse leur amour-propre ou afflige leur cœur... Je conseille les voyages, le séjour à la campagne aux convalescents. »

Comte se trouvait justement, au sortir de sa grande crise, dans cette sorte de dépression mélancolique.

« A mesure qu'il recouvrait la santé, dit Littré-, il sentait d'autant plus vivement l'impuissance, oii il était encore de vivre, comme jadis, par l'intelligence; sa mélancolie était profonde d'avoir l'importune conscience de n'être plus ce qu'il avait été et la crainte de ne pas le redevenir. C'en fut assez pour le jeter dans le désespoir de lui-même et le faire obéir, en celte condition passive et végélative, ù une impulsion de suicide. »

Il profila en effet d'une absence de M'"" Comte pour aller

I. Comte, Cours de Philosophie positive, deuxième édition, VI, p. 10.

i. Op. cit., \:u)-m.

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se jeter dans la Seine du haut du pont des Arts, dans le courant du mois d'avril. Ramené au bord par un garde royal, il témoigna beaucoup de regret pour une tentative qu'il ne renouvela pas, et, la convalescence continuant, il fut assez bien, vers le mois de juillet, pour entreprendre le voyage à Montpellier que sa famille demandait depuis très longtemps. Sur le point d'arriver, il s'arrêta à Nîmes et rebroussa chemin, pendant un jour, pour aller retrouver sa femme. Cette indécision, véritable maladie de la volonté, est une preuve de la dépression mentale où il se trouvait et qu'il a caractérisée plus tard en termes précis :

« Depuis dix ans que je n'avais vu le Midi, — écrit-il à sa femme en 1837 *, — et je puis même dire depuis douze ans, car mon triste voyage de 1827 ne peut guère compter, dans l'état de quasi végétation où j'étais, à la suite de ma grande maladie... »

Il dut rentrer à Paris vers le commencement de septembre et se remit aux travaux intellectuels avant la fin de 1827. En août 1828, il était tout à fait guéri ; appréciant alors dans le Journal de Paris le livre de Broussais sur l' Irritation et la Folie, il utilisait les connaissances personnelles qu'il devait à sa récente expérience. Enfin, le i janvier 1829, trois ans après la grande crise, il reprenait l'exposition de la philosophie positive, rue Saint-Jacques l;iO, devant un auditoire aussi choisi que le premier. 11 cite lui-même, parmi ses auditeurs, Fourier, Blainville, Poinsot, Navier, membres de l'Académie des sciences ; les professeurs Broussais, Binet et Esquirol qui écouta sans doute avec quelque curiosité la leçon de son ancien pensioimaire.

Comte s'était retrouvé ; il reprenait sa pensée au point où l'avait rompue la crise de 182C.

Il garda le plus triste souvenir du traitement qu'il avait subi et la plus médiocre opinion d'Esquirol. Jamais il n'a

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