lievue occid., i" septembre 1895, p
IJO DEUX MESSIES POSITIVATES
conclurai d'une attestation de ce genre, c'est que, dans sa vie pratique et dans ses conversations, Comte ne donna jamais aucun signe d'aliénation mentale après 1845 ; l'indulgence que ses disciples ont pu avoir pour des étrangetés systématiques, ils ne l'auraient pas eue en effet pour des actes incohérents. La crise que Comte décrivait àStuart Mill ne fut très probablement suivie d'aucune autre.
En quoi consistèrent ces crises, comme nous les avons nommées d'après l'expression un peu vague du philosophe lui-même? Les détails nous manquent sur la crise de 1838 et sur les menaces de rechute de 1842; nous pouvons cependant penser, d'après la comparaison que fait Comte de cette crise et de ces menaces avec les crises de 1826 et de 1845 *, qu'il remarquait alors en lui soit une excitation, soit une dépression générale des sentiments et des idées et qu'il voyait avec raison dans ces symptômes différents les prodromes possibles d'un accès de manie.
Ce qu'il faut d'abord remarquer c'est la date de ces crises qui apparaissent toutes au printemps, saison très favorable pour l'éclosion de la manie : la première est d'avril 1820, la seconde du printemps de 1838, la troisième du mois de juin 1842, la quatrième de la seconde quinzaine de mai 1845.
On doit noter encore et surtout qu'elles furent toutes déterminées par des causes analogues, à la fois affectives et intellectuelles.
C'est le départ de M""" Comte, joint à des excès de travail, qui provoque la première ; c'est la préparation du IV" volume de P/iilnsophic positive qui amène celle de 1838; c'est un nouveau départ de M™" Comte et de nouveaux excès de travail qui en font craindre une en 1842; c'est la passion pour Glotilde et « l'élaboration initiale » du Système de Politique positiee qm déterminent celle de 1845.
Nous ignorons, il est vrai, les causes des variations de
i. 32' Lettre a ClnlUde. Testament, p. iâiU. Lettre à Litlré, p. 51.
PSYCilOLOGIE D'AUGUSTE COMTE 157
caractère qui inquiétaient M""® Comte en i839, mais nous ne devons pas oublier que, cette fois, ses craintes ne se justifièrent pas.
Comte resta donc jusqu'à quarante-sept ans sous la menace d'une rechute ; ce maniaque guéri ne pouvait pas donner un travail de pensée intense, éprouver des émotions violentes, sans être guetté par la manie. Comme il travailla et produisit sans cesse, comme il passa la première partie de son existence au milieu de scènes de ménage ou de chagrins conjugaux et la seconde partie 'dans l'amour ou le regret de Clotilde, on voit qu'il côtoya longtemps la folie après en être sorti.
Lui-même avait le sentiment très net du danger et ne se trompa jamais sur le sens de ses crises. Toutes les fois qu'il se croyait menacé, il pensait au terrible épisode de 1826, et il cherchait des motifs de se rassurer dans la pleine conscience où il était de sa situation. « La sollicitude continue qu'a dû m'inspirer un tel souvenir, disait-il à Clotilde, constitue d'ailleurs une garantie suffisante contre un retour incompatible avec cette prévision \ quand même ma maturité actuelle en permettrait la possibilité. »
Do bonne heure, il se prépara à lutter contre Tennemie, à organiser sa vie contre la folie, et c'est là tout le secret du régime alimentaire si souvent et si injustement critiqué qu'il adopta de bonne heure. Comme il redoutait la congestion cérébrale, il supprima peu à peu tous les excitants de la circulation et tous les toniques du cœur. Après avoir parlé à Clotilde de ses trois principales crises, il ajoute : « J'y ai été respectivement conduit à l'abstinence définive, d'abord du café, puis du tabac, et aujourd'hui du vin ^ »
A la même époque, après la crise de 1845, il écrivait dans le même sens à Stuart Mill : « D'énergiques souvenirs personnels m'ont heureusement préservé par la seule assistance