Lettres à Valut, p
168 I)i:UX MESSIES POSITIVISTES
Mais les théologiens de son temps ont le tort de ne pas comprendre que l'âge théologique est irrémédiablement clos ; ils oublient ou ils négligent les raisons profondes qui ont miné puis détruit l'unité monothéiste depuis l'avènement de l'esprit scientifique et l'émancipation de la raison, c'est-à-dire pendant la période qui va de la Renaissance et la Réforme jusqu'à la Révolution,
D'autre part, les révohilionnaires se refusent à comprendre que leurs principes, très utiles pour ruiner l'ordre social établi par l'Église, sont caducs et vains aujourd'hui qu'il faut construire. Leur principe spirituel de la liberté de conscience « est dans la ligne de l'esprit humain, tant qu'on se borne à l'envisager comme un moyen de lutte contre le système théologique; il en sort, et il perd toute sa valeur aussitôt qu'on veut y voir une des bases de la grande réorganisation sociale réservée à l'époque actuelle ; il devient même alors aussi nuisible qu'il a élé utile, car il devient un obstacle à cette réorganisation. Son essence est en effet d'empêcher l'établissement uniforme d'un système quelconque d'idées générales, sans lequel néanmoins il n'y a pas de société, en proclamant la souveraineté de la raison individuelle'. »
Le dogme temporel de la souveraineté du peuple, conséquence logique du précédent, est aussi absurde et prête aux mômes critiques ; à l'arbitraire des rois, il substitue l'arbitraire des individus ; comme le principe de la liberté de conscience, c'est un principe d'anarchie et de négation.
C'est par opposition avec ce négativisme que Comte appellera positive sa doctrine sociale ; il veut en effet construire et non détruire, fermer à jamais la période de crise officiellement ouverte depuis 178!). Pour y parvenir, il s'inspirera, comme les rétrogrades, des principes synthétiques d'ordre et d'unité sociale, mais au lieu de demander à l'Église catholique, h l'ancien pouvoir spirituel aujourd'hui
1. l'ritspcclus den truvauj- nticessuires pour véorf/aniser ta Société, \&2É. J'olilitfue positive, IV* vol., appondico, p. .'12.
ruiné, de refaire l'unité, il s'adressera au nouveau pouvoir spirituel, à la science ; il fera une politique scientifique, il en formulera le premier les lois, et il obtiendra pour ces lois la même adhésion confiante que le commun des hommes accorde aux lois de la physique ou de l'astronomie qu'il ne comprend pas. « A quelque degré d'instruction que parvienne jamais la masse des hommes, il est évident, dit-il, que la plupart des idées générales destinées à devenir usuelles ne pourront être admises par eux que de confiance et non d'après des démonstrations... 11 n'y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par ïes hommes compétents \ » 11 n'y en aura pas davantage dans la politique lorsqu'elle sera devenue une science. Telle est la thèse du premier Systhue de Poiilique positive (1822), thèse de réforme et d'action dont Auguste Comte parlait déjà avec une ardeur d'apôtre. « Ceci, disait-il à Valat, est une doctrine à prêcher et à répandre partout, comme l'a été dans son temps l'évangile, à cela près qu'elle s'adresse uniquement aujourd'hui aux hommes éclairés, la masse ne devant y participer que plus tard^ »
C'est donc une rénovation de la société par la science que Comte rêvait déjà en \ S22; quelques années plus tard, en 1826, il réclamait la fondation du nouveau pouvoir spirituel qu'il institua sur la fin de sa vie, et il lui attribuait déjà le môme rôle social : créer un esprit public, lutter contre l'anarchie des intelligences, refaire l'unité par l'éducation des citoyens '.
S'il écrivit, entre son premier et son second St/s/ènic de Politique positive, sa philosophie des sciences, c'est uniquement pour des raisons d'utilité sociale et pour préparer
\. l'rospeclus des travaux nëcesnaires pour rëorrjaniser la Société, 18ii. l'ol. Pos., IV, appendice, p. 58.