LECTURE
Peu à peu, on fait assembler à l'idiot quelques lettres et former des syllabes faciles. Il arrive alors plus vile à lire et à former les syllabes qui commencent par une consonne (ba, fi...) On se bute à un véritable entêtement, qui veut quand même prononcer la consonne avant la voyelle. — Une fois cette difficulté vaincue, les progrès sont moins lents. On arrive à faire lire l'idiot, mais la lecture est toujours saccadée. Il sépare dans la prononciation toutes les syllabes, sa diclion est tantôt monotone, tantôt chantante, jamais normale. Il faut avouer qu'ils sont rares (environ 4/10) ceux qui arrivent réellement à lire un peu convenablement. Les autres reconnaissent leurs lettres mais ne font jamais que syllaber. Ils ne veulent ou plutôt ne peuvent rien faire de plus.
L'idiot qui est arrivé à lire, comprend-il ce qu'il lit? Dans les ouvrages scolaires où les idées exprimées sont à la portée du lecteur auquel elles s'adressent, il est évident qu'il retient quelques idées par-ci par-là. Il comprend assez bien les noms et les adjectifs, mais très difficilement les verbes. Lorsqu'on laisse l'idiot livré à lui-même avec un livre devant les yeux, sur un signe que vous lui ferez, il se mettra à lire, mais son travail sera tout machinal et il ne comprendra rien à ce qu'il lira. Il faut sans cesse l'aiguillonner de questions pour le forcer à s'arrêter sur tel ou tel mot et à en comprendre le sens.
Chose curieuse, l'idiot qui sait lire sans comprendre tout seul ce qu'il lit, arrivé à l'âge de douze à quinze ans, c'est-àdire, à un âge où les enfants aiment la lecture, l'idiot aime aussi à lire ou plutôt à faire semblant de lire. Qu'il trouve un morceau de papier sur lequel il y a quelques signes ou quelques lettres, aussitôt il se met à le considérer attentivement, et une personne étrangère, à le voir ainsi, croirait
sans doute qu'il lit. En promenade, on est obligé de les surveiller dans les achats qu'ils font. Ils aiment à aller chez les marchands de journaux et à y acheter un journal quelconque qu'ils font semblant de lire en route. Un idiot, L..., de Bicêtre, qui sait lire, a acheté ainsi un jour Y Intransigeant et la Semaine médicale! On lui demanda ce qu'il allait en faire, il répondit que c'était pour les lire et si on les lui avait pris, il aurait certainement été vivement affecté.
L'imbécile apprend à lire bien plus vite que l'idiot, mais, on a surtout à lutter contre l'instabilité et l'inattention de l'enfant. Au point de vue de la lecture, il n'y a entre l'imbécile et l'enfant normal d'autres différences que la différence d'attention. Jamais l'imbécile n'arrive à lire d'une façon tout à fait correcte. Tantôt il ânonne, tantôt il a une diction saccadée. Même chez ceux qui sont arrivés à un développement intellectuel relativement élevé, on ne trouve pas de lecture courante et expressive.
Ils ont une façon singulière délire les livres illustrés, ceux qu'ils préfèrent. Quand ils trouvent une image à sensation, si un maître est à côté d'eux, ils lui demandent aussitôt le sujet de la gravure; s'il n'y a personne pour leur donner des explications, ils cherchent à trouver la ligne qui pourra les leur fournir. S'ils la trouvent, ils la lisent avidement, mais ils ne cherchent pas longtemps à la découvrir. Leur paresse naturelle se montre là comme partout. Ils veulent avoir une satisfaction, qu'elle soit physique ou intellectuelle, mais ne se donner aucune peine pour l'obtenir.
L'écriture nécessite un ensemble de mouvements des muscles du bras et de la main assez délicats, assez limités, et qui, à cause de leur précision, demandent beaucoup de temps pour être appris, et devenir non plus une fatigue