ACQUISITION DES IDÉES
à l'idée abstraite. Rien de plus juste. Aussi, à part le vague qui règne à l'endroit de la première catégorie, Griesinger a vu exactement. Mais ce que nous contestons, c'est l'ordre qu'il a donné, si toutefois il a eu l'intention d'indiquer un ordre spécial. Pour nous, en effet, ce que Ton doit d'abord considérer, c'est l'imperfection sensorielle qui empêche toute notion d'entrer dans l'esprit. Ensuite, c'est l'attention qui, malgré la perfection des sens, l'empêche également, mais peut être obtenue. Puis vient l'impossibilité de la généralisation et enfin de l'abstraction.
L'intelligence proprement dite comprend quatre opérations que nous allons passer successivement en revue : acquisition des idées, conservation des idées, association des idées, production des idées.
Nous acquérons les notions et les idées de deux façons. Les notions ou idées concrètes nous sont fournies par les sens et exclusivement par eux au début, avant l'apparition du langage. Celui-ci, à son tour, nous fournit les idées et peut seul nous donner les idées abstraites. Lorsqu'il nous fournit des idées concrètes d'un objet, ce n'est qu'en faisant appel à la mémoire et à la faculté de comparaison.
Nous avons déjà vu quel était l'état de la sensation chez les idiots et les imbéciles dans notre chapitre sur la perception des sensations. Nous avons vu que, à peu près nulle chez les idiots les plus inférieurs, elle commençait avec l'attention pour se développer avec celle-ci et atteindre presque la normale chez les imbéciles. Ces derniers, en effet, sont beaucoup plus aptes que les idiots à connaître les différents objets. Pour bien connaître un objet, il faut en effet mettre en jeu des facultés différentes qui sont la comparaison, le raisonnement et le jugement. Il faut saisir les ressemblances et les différences qu'il offre avec un objet analogue. Or, les
idiots peuvent voir et ne pas toujours comprendre ce qu'ils voient, ou l'impression précédente s'efface devant l'impression nouvelle plus vive. L'exercice de la vue, de l'ouïe, de tous les sens est donc indispensable si l'on veut éduquer les idiots, et c'est par là qu'il faut commencer pour leur faire entrer la première notion dans la tête. C'est à eux que peut, ou jamais, s'appliquer cette parole duP^almiste : ils ont des yeux et ne voient pas, ils ont des oreilles et ils n'entendent pas L'éducation des sens est la première à exercer, et Séguin, qui connaissait à fond ce sujet, ne s'y est pas trompé. Tous ceux qui Tont suivi ont appliqué ce principe. C'est là la leçon de choses qui est à la base à la condition, bien entendu, que l'attention soit suffisamment développée pour qu'elle soit suivie et par conséquent profitable.
Il n'entre pas dans notre plan d'examiner ici les procédés employés pour atteindre ce but. Cette question est une conséquence de celle que nous étudions en ce moment, car il faut évidemment connaître le terrain qu'on a à cultiver avant de savoir comment le culliver et ce qui peut y pousser.
Après les sens dont il faut faite l'éducation, la chose la plus importante à développer est le langage sans lequel les idées abstraites et les idées générales ne peuvent guère être introduites dans l'esprit. L'individu réduit aux seules notions que lui fournissent les sens, si parfaits qu'ils soient, resle au point où se trouve un animal intelligent. Au bout d'un certain temps, la répétition des mêmes sensations en présence des mêmes objets lui donne, avec l'aide de la mémoire, une certaine expérience, qui lui permet de se rendre compte qu'il existe des objets ayant des propriétés semblables, quoique différant plus ou moins d'aspect, et c'est tout, probablement. Au contraire, avec h langage nous pouvons donner les idées abstraites de temps, d'unité, d'infini, de
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relatif et d'absolu etc., ce que les spiritualistes appellent les premiers principes. Qu'on nous permette de remarquer que si ces principes étaient réellement les premiers, s'ils étaient indispensables à toute intelligence pour son développement, on devrait les retrouver chez les intelligences même rudimentaires. Or, il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi. Ces premiers principes ne sont que des résultats du raisonnement et pas du tout de l'expérience et encore moins des tendances naturelles de l'esprit humain. On oublie qu'il y a des degrés dans l'intelligence humaine tout comme il y en a entre celles des différentes espèces animales, et que l'intelligence des êtres dégénérés que nous considérons est bien plus comparable à celle des animaux qu'à celle des esprits les plus élevés de l'humanité.
Les procédés d'acquisition des idées chez l'idiot sont en réalité les mêmes qus chez l'enfant normal. Ce sont les sens et le langage. Mais ce qui diffère, c'est l'importance relative des deux, c'est la longue durée de l'emploi consécutif de ces deux moyens. Chez l'enfant normal, on commence naturellement par faire appel à ses sens pour lui donner la notion de ce qui l'entoure. Mais dès quinze mois ou même moins, on cherche à lui inculquer une image représentative de l'objet concret et même des qualités de cet objet par le mot qu'on lui associe continuellement. Bientôt, c'est surtout par le langage et non plus seulement par les sens qu'on fait pénétrer la nouvelle notion dans l'esprit de l'enfant.
Dès trois ans on peut déjà lui donner des idées sans avoir recours aux sens, sans lui faire toucher, sentir, voir l'objet dont on lui parle, quoique l'association des deux méthodes, la leçon de choses soit toujours préférable. Chez l'idiot, il n'en est plus de même. Nous avons vu combien le langage est défectueux chez lui, non seulement pour l'exprimer, mais
aussi pour le. comprendre. Quelquefois même il reste si rudimentaire que s'il fallait compter sur lui seulement, ce serait à désespérer de son éducation. Aussi chez lui faut-il s'adresser à ce qui est le plus développé, les sens. Au lieu de l'impressionner par là jusqu'à deux ou trois ans seulement, il faut les employer pendant dix ans et plus, toujours même quelquefois. Le langage n'est qu'un auxiliaire insuffisant. Il y a à Bicêtre, dans les ateliers, des enfants qui seraient incapables de nommer tous les objets dont ils se servent et qui cependant savent bien s'en servir et travaillent convenablement. A les voir travailler ainsi, on les croirait plus développés intellectuellement et on est surpris, quand on les interroge, de voir qu'ils vous comprennent à
peine.
L'acquisition des idées chez l'enfant normal et chez l'idiot se fait donc par les deux procédés ordinaires, mais d'une manière inverse, et avec une lenteur extrêmement plus marquée.
Nous avons trois ordres de notions ou d'idées à étudier : les notions concrètes, générales et abstraites. Les notions concrètes nous étant fournies par les sens et ceux-ci ayant déjà été étudiés, étant d'ailleurs variables avec l'éducation, nous n'y reviendrions pas si nous ne voulions insister sur certains points et rechercher comment les idiots apprécient différentes qualités de la matière.
Les formes qui les frappent le plus sont le carré et surtout le rond. C'est toujours à ces deux formes qu'ils se rapportent pour définir le cercle. C'est ainsi que le quadrangle devient un carré allongé et l'ovale un rond allongé. Ils saisissent bien l'incompatibilité de ces deux formes, car pour eux, l'expression, « rond carré » signifie l'impossibilité.