NOTIONS CONCRÈTES
« Autant faire des ronds carrés », vous disent-ils, quand ils jugent une chose matériellement impraticable.
Dès que l'idiot est capable d'un peu d'attention, il paraît éprouver une véritable jouissance à la vue des couleurs. C'est surtout le rouge qui l'attire, et beaucoup aiment à s'attifer de chiffons écarlates. Séguin a remarqué que la majeure partie des filles et un très petit nombre de garçons impressionnables, sont plus vivement affectés par les modifications du colons que par les différences de forme. Ainsi la plupart des filles distinguent très vite du bleu de plusieurs nuances, et les garçons mieux un losange d'un carré, un hexagone d'un octogone. Ils ne distinguent pas un objet par sa forme, mais par son usage.
L'idiot a la notion de la surface, car il aime à passer et à repasser sa main sur ce qui est poli, comme la porcelaine, le verre, le bois raboté ; il sait donc apprécier le rugueux et le lisse.
L'idiot profond ne sait pas apprécier les distances. Peutêtre est-ce une des causes qui le font toujours rester en place. Il progresse lentement, comme par crainte de se cogner. Quand il marche, il s'arrête bien avant l'obstacle. Séguin dit qu'ils n'ont aucune notion des plans et que, pour les distances, ils les mesurent en raison de leur paresse et les trouvent toujours trop longues . Pour la quantité, au contraire, ils la mesurent en raison de leur gourmandise et la trouvent toujours insuffisante.
Les notions générales et abstraites sont le résultat de la comparaison, de la généralisation, du raisonnement et du jugement, et trouveront mieux leur place quand nous examinerons ces diverses opérations psychiques.
Il nous reste cependant encora un point à examiner au
point de vue de l'acquisition des idées : c'est le rôle de l'imitation. Nous avons vu à propos de cet instinct que l'intelligence n'y prenait qu'une bien faible part, et que c'était un acte automatique, l'exercice d'un instinct naturel. Mais de même qu'on reconnaît l'intelligence d'un enfant à la façon dont il imite plus ou moins bien les actes et les opérations mentales spéciales, surtout selon qu'il varie ses imitations en les adaptant aux circonstances, de même, d'un autre côté, l'imitation est une source de connaissances pour l'individu. Chez l'idiot, on ne peut malheureusement pas en tirer le même parti que chez les enfants ordinaires au point de vue intellectuel. On met en jeu leur pouvoir d'imitation pour les dresser en quelque sorte à faire tel ou tel travail, tel ou tel acte plus ou moins compliqué sans qu'ils en comprennent souvent le but. On crée ainsi chez eux une association de mouvements adaptés, analogue à ceux de la marche par exemple, et qui se reproduisent en quelque sorte sous forme de réflexe sans que l'intelligence y prenne part. Ce qui le prouve, c'est que si vous cherchez à modifier, en vue d'un but un peu différent, ces mouvements associés, c'est toute une éducation à refaire pour le nouvel exercice. La mise en jeu de l'imitation chez l'idiot n'a donc pas pour effet, à proprement parler, de développer son intelligence, mais bien plutôt son activité motrice et de la régler d'une façon déterminée, invariable. Ce n'est pas une idée qu'on lui donie, c'est un mécanisme qu'on lui crée. Chez l'imbécile il n'en est pas de même. Il imite ce que l'on fait devant lui, grossièrement et par à peu près le plus souvent, mais il l'imite. Mais si vous voulez le déshabituer du procédé que vous lui avez donné, il l'abandonne avec facilité. Vous croyez alors lui avoir appris quelque chose de nouveau et différentes manières de faire suivant les différents cas. Malheureusement
INTELLIGENCE LATENTE 2'f§
une idée chasse l'autre, et quand il se retrouve devant le premier cas auquel il était habitué, il n'est pas plus avancé et il faut lui remontrer, comme si c'était la première fois, ce qu'il a à faire. De sorte que sous un certain rapport, il est beaucoup plus facile de tirer parti du travail de l'idiot à condition de lui faire faire toujours identiquement le même, que de celui de l'imbécile qui ne se perfectionne que très peu, dont l'attention se fatigue très rapidement et à qui il faut incessamment remontrer la même chose dès qu'on a cessé de la lui faire exécuter. Chez l'imbécile, par conséquent, l'imitation fait naître une notion que l'intelligence assimile, mais qu'elle est incapable de retenir, ce qui revient au même que si elle ne l'assimilait pas.
Il ne faut pas croire cependant de ce que l'intelligence ne se manifeste pas toujours qu'il n'existe aucune impression intellectuelle dans le cerveau. Il peut arriver simplement que cette impression n'ait pas été assez forte pour être facilement extériorisée à nouveau, ou que l'attention du sujet ne soit pas assez intense pour la faire surgir dans le champ de la conscience. Celte double hypothèse n'est pas une simple vue de l'esprit. De même qu'on voit certains aliénés recouvrer une lucidité complète ou relative sous l'influence d'une affection fébrile, oh peut voir, comme l'a remarqué avec justesse Griesinger, et après lui Féré, une excitation provoquée par une douleur, ou une maladie aiguë déterminer des manifestations intellectuelles, une activité psychique qui jusque là étaient restées cachées ou qui semblaient ne pas exister. Cela nous montre que chez quelques idiots à l'état ordinaire, la réceptivité intellectuelle est plus grande qu'on ne le pensait, et que s'ils ne peuvent manifester leurs impressions, celles-ci n'en laissent pas moins quelques traces dans leur esprit.
Griesinger rapporte l'histoire d'un idiot qui ne pouvait articuler que quelques mots et qui, étant devenu hydrophobe, se mit à parler de choses qui étaient arrivées plusieurs années auparavant et auxquelles à cette époque il n'avait pu prendre aucune part.
Les notions et les idées,, une fois qu'elles ont fait impres sion dans le cerveau, doivent, pour être profitables, y demeurer plus ou moins longtemps. Autrement la vie psychique n'est qu'une succession d'impressions n'ayant aucun lien entre elles. L'éducation serait absolument impossible, l'expérience n'existerait pas. La mémoire, c'est-à-dire la faculté qu'a le cerveau de conserver les impressions sensibles et les images représentatives des objets et des mots, est donc une condition primordiale du développement intellectuel et de la personnalité. C'est elle que nous allons maintenant étudier.
On peut distinguer trois sortes de mémoires : héréditaire, organique, acquise. La mémoire héréditaire peut expliquer certaines aptitudes singulières que l'on rencontre chez quelques idiots et qui font contraste avec le reste de l'intelligence du sujet. Nous avons déjà cité l'exemple de cet idiot dont le grand'père, le père et le frère étaient tambours et qui s'était mis à battre de la caisse sans avoir jamais vu cet instrument. On en pourrait citer bien d'autres exemples. Cette mémoire pourrait encore expliquer comment certains idiots sont capables de faire certaines choses assez complexes et demandant la mise en jeu de plusieurs facultés, telles, par exemple que jouer aux cartes. Il semble assez difficile, en effet, comme le remarque Pérez, à propos de certains enfants présentant cette particularité, que l'in-