‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécile (volume 2)Chapitre 134 sur 213 · APPRÉCIATION DES RESSEMBLANCES · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION DES RESSEMBLANCES

semblances est également indispensable. Les psychologues sont divisés sur la question de savoir si l'on est apte à saisir les différences avant les ressemblances. Si l'on tient compte que plus les sens sont exercés et sensibles, plus on saisit des différences minimes, on comprendra que des sens très rudimentaires comme ceux de l'enfant en bas âge ou de l'idiot seront facilement induits en erreur, et que ce seront surtout des ressemblances grossières qui les frapperont. Il est évident d autre part, que des objets absolument différents de forme ne seront pas confondus. Mais ce qui montre le mieux l'étendue de l'intelligence, ce n'est pas de saisir des ressemblances même assez fines, mais bien des différences légères, car c'est à ce prix que nos connaissances s'étendent et que nous apprenons que des objets en apparence semblables ont des usages et des propriétés différents.

Chez les idiots, c'est manifestement l'appréciation des res semblances qui prédomine. L'idiot simple peut comparer, mais ne saisit que des rapports grossiers et superficiels. Ce qui le frappe le plus, c'est la couleur et la forme. Nous avons vu que c'est même souvent la couleur^ de sorte qu'on comprend qu'ils jugent bien mal si, pour comparer deux objets, ils s'en rapportent d'abord à cette qualité tout à fait accessoire dans la majorité des cas. Ils confondent très facilement les personnes. Toutefois, c'est elles qu'ils apprennent en premier à différencier. Quant aux objets, ils ne saisissent que les grosses ressemblances et appellent, par exemple, pomme, tout ce qui y ressemble. Il en est de même pour les différences. Sous ce rapport, c'est le sens de la vue qui est le plus développé. Pour les sens moins parfaits comme le goût, l'odorat surtout, il est extrêmement difficile de leur faire sentir des différences même assez fortes, et toujours

d'une manière vague. Ils sont incapables de préciser, et même, si on insiste, ils se contredisent fréquemment.

Les idiots profonds, incurables ne saisissent pour ainsi dire pas la différence entre les objets et même entre les personnes. Certains ne manifestent absolument aucun sentiment quand ils changent d'infirmières. C'est plutôt par les sensations qu'ils éprouvent lorsqu'ils sont soignés par elles qu'ils apprécient la différence entre les unes et les autres.

Le discernement, base véritable de nos conceptions intellectuelles, est donc très défectueux chez l'idict. Chez l'imbécile on observe de même une aptitude beaucoup plus considérable à saisir les ressemblances que les différences. C'est ainsi qu'ils apprécient souvent le côté grotesque des personnes, ce qui se traduit par des comparaisons quelquefois assez drôles et qui les font paraître plus intelligents qu'ils ne sont réellement, ou le plus souvent saugrenues et en général triviales, grossières.

La généralisation est le fait de la comparaison et de l'appréciation des ressemblances. C'est un phénomène d'induction. Les idiots généralisent-ils au sens exact du mot? Appeler les choses d'un terme général parce qu'on n'en saisit pas les différences, et les appeler ainsi parce qu'on en saisit les ressemblances, n'est pas identique. Appeler fleur toutes les fleurs parce qu'on n'est pas capable de saisir les rapports de ressemblances et de différences qui existent entre les fleurs, n'est pas faire œuvre de généralisation. A ce compte tous les enfants généraliseraient. Le savant, au contraire qui, après avoir analysé les caractères spéciaux de plusieurs fleurs, dit : Toutes les fleurs qui présentent tel caractère sont des roses, a fait de la généralisation. Or les idiots se servent des termes généraux comme les sauvages parce qu'ils ne saisissent que les rapports de ressemblance

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et non par suite d'une induction. Pour généraliser, pour induire scientifiquement, ou intelligemment tout au moins, il faut tenir autant de compte des différences que des ressemblances. Aussi ne saisissant en général que les ressemblances, induisent-ils faussement. C'est ainsi que tout fruit rond devient pour eux une pomme, si le premier fruit qu'ils aient vu de cette forme a été une pomme.

Ils sont cependant capables de généralisations simples comme ils sont capables de comparaisons simples. R. . . , idiot aveugle, reconnaît bien le fer et le bois, et pour cela il essaye de le casser. Si imparfaite que soit son idée des qualités caractéristiques du fer, il en a une pratique qui a dû le frapper, c'est que le fer est dur et ne se casse pas, tandis que le bois est plus tendre et se casse. Il est certain qu'il généralise trop, mais enfin il généralise, s'élevant d'un point de vue particulier à une observation générale. Ce n"est qu'à la longue que cette généralisation se produit cbez l'idiot, ce n'est qu'après maintes expériences, mais une fois enracinée elle l'est bien. Chez l'imbécile, au contraire, ce sont des généralisations hâtives. Saisissant plus vite encore que l'idiot les ressemblances des objets, il fait une induction encore plus erronée ordinairement. Il lui suffit d'une expérience pour conclure qu'il doit toujours agir de même. Aussi commet-il si facilement des sottises de la meilleure foi du monde. C'est là un trait frappant de son caractère et qui lui donne cette confiance en lui-même, cette fatuité si fréquente chez lui. Aussi faut-il bien prendre garde de ne pas laisser aux imbéciles une initiative qui est bien rarement couronnée de succès.

La faculté de généralisation existe d'une manière évidente chez les animaux. La répulsion ou l'attraction qu'ils ont pour certaines personnes indiquent qu'ils ont une idée générale de son caractère, de ses manières, etc. Chez l'idiot

complet, la généralisation, même sous cette forme indécise, n'existe pas. Chez l'idiot simple elle existe certainement. H...,, un idiot de Bicêtre, par exemple, quand il voit une femme n'ayant pas de bonnet d'infirmière l'appelle Caroline, qui est le nom de sa mère,

Max Millier et Taine ont prétendu qu'il n'y a pas d'idées générales sans mots. Ce serait refuser cette faculté aux animaux. C'est, du reste, faux, même chez l'homme. Car l'enfant montre sa faculté de généralisation avant de pouvoir parler. Puis la généralisation n'est pas une faculté spéciale. Il n'y a pas de compartiments dans l'intelligence humaine. Tout s'associe plus ou moins. Pérez dit justement : « Le mot progresse comme l'idée et par l'idée. » La généralisation n'est en définitive pour l'enfant qu'une similitude plus ou moins étendue. C'est pourquoi les idiots et les imbéciles généralisent si facilement, et en même temps si faussement.

Locke, Condillac et bien d'autres ne considèrent les idées abstraites que comme une dérivation du langage et les refusent par conséquent aux jeunes enfants. Pérez1 prétend, au contraire, que les enfants sont capables d'abstraction et que le langage sert surtout à préciser, limiter, fixer, mais non à engendrer ce qu'on appelle les idées abstraites. Si véritablement les idées abstraites sont indispensables à toute intelligence, il faut bien admettre qu'elles existent chez nos sujets, si atténuées qu'on les suppose.

Chez les inférieurs incurables, elles n'existent pas du tout. « Dans l'idiotie profonde, dit Griesinger, les impressions sensoriales ne produisent que peu d'idées : celles-ci sont si passagères et superficielles qu'elles s'effacent promp-

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