IMAGINATION
développés. C'est par l'éducation des sens qu'on arrive à leur apprendre ce qu'ils savent, bien plus que par le langage. Celui-ci a en effet pour but d'éveiller dans l'esprit de nouvelles associations d'images. Or nous avons vu à propos du langage qu'ils le comprennent très peu et sont beaucoup moins sensibles aux enseignements par la parole qu'à ceux par les sens. Ceci nous montre comment l'imagination reproductrice et créatrice est très rudimentaire chez eux. Ce même défaut les empêche de présenter des dispositions artistiques quelconques, Ils sont capables de copier, d'imiter; ils ne sont pas capables de produire sans lintervention des sens. En un mot, ils ont une intelligence réceptive et nullement productrice.
Il est bien difficile, sinon impossible, d'apprécier s'ils ont une imagination plus développée pour certains sens que pour d'autres. Toutefois, chez ceux qui sont aveugles et qui cependant se livrent à certains travaux, il est permis de supposer qu'ils se représentent bien ce qu'ils touchent.
Quant à l'imagination créatrice, ils n'en ont pour ainsi dire pas, et certainement non, chez les inférieurs. Ils sont en effet incapables, par exemple, de faire une narration, de composer un dessin même grossier. Ce défaut d'imagination est, à notre avis, une des plus fortes raisons pour lesquelles les idiots sont en général peu menteurs. Ils peuvent, bien entendu, faire, et font souvent des erreurs, par défaut de mémoire, d'attention, de compréhension. Ils font plus rarement des mensonges demandant une certaine invention, comme par exemple de raconter une chose autrement qu'elle ne s'est passée, dans l'intention de tromper.
Certains idiots aiment cependant le merveilleux et improvisent eux-mêmes des contes fantastiques, Mais si on peut observer chez quelques-uns, cet amour du fantastique
qui frappe l'imagination, c'est le cas le moins fréquent et il est encore plus rare de les voir en inventer. Il faut remarquer du reste que, ainsi que nous l'avons déjà dit, l'idiot croit tout, parce qu'il ne sait pas distinguer ce qui est possible, de qui est impossible. Les contes bleus ne lui paraissent donc pas invraisemblables, et s'il les aime, c'est peut être parce qu'ils demandent de sa part moins d'attention et moins de jugement que les choses réelles. C'est ce qui se passe aussi chez les jeunes enfants. Il est donc possible qu'ils ne fassent en ce cas, que très peu œuvre d'imagination à proprement parler. Cela les intéresse parce que cela n'est pas difficile à saisir, et qu'on se sert de termes très simples, de comparaisons simples, et qu'on ne leur présente que des faits très gros qu'ils arrivent à so représenter à cause de ce grossissement même. Ajoulons du reste que ce n'est qu'au bout de longtemps, chez les idiots déjà soigneusement éduqués et sur un petit nombre seulement d'entre eux, que l'on peut observer cette faculté de se représenter des contes simples.
Chez les imbéciles, à l'inverse des idiots, on observe le plus souvent une imagination déréglée. On peut déjà s'en rendre compte par l'amour qu'ils ont des comparaisons grotesques, qui prouvent qu'ils sont capables d'établir un lien entre deux idées souvent disparates et n'ayant entre elles qu'un rapport éloigné.*Cette tendance est quelquefois extrêmement développée chez eux et leur donne un Lux air d'avoir de l'esprit. D'autre part, nous avons vu combien ils étaient menteurs. Ils le sont tous plus ou moins. Mais ils ne se contentent pas de nier purement et simplement ce dont on les accuse. Ils inventent une histoire toute différente de la réalité. Il en est même qui ne se contentent pas de dénaturer les faits, mais encore d'inventer des détails eu m (me
DIAGINATNXN 247
une histoire de toutes pièces. Et ce n'est pas seulement pour se disculper ou accuser un de leurs camarades; ils le font même lorsque cela est à leur désavantage. C'est ainsi qu'ils se vantent de mauvais coups qu ils n'ont pas faits, pour se rendre intéressants et se faire admirer par leurs camarades.
Leur disposition à trouver le côté grotesque des gens plus encore que des choses les pousse à les tourner en dérision autrement que par des épithètes. Il circule de temps à autre dans les services où ils sont placés des chansons quelquefois assez spirituelles, toujours méchantes en tous cas, pour ridiculiser leurs maîtres ou leurs médecins.
C'est pendant le sommeil que l'imagination est le plus active et déréglée chez l'individu normal. Si les idiots ne rêvent guère, à ce qu'il semble, il n'en est pis de même des imbéciles qui racontent souvent les rêves fantastiques qu'ils ont faits. Mais ce point est très délicat à préciser chez des individus très peu capables de s'observer et de rapporter ce qu'ils ressentent. Aussi ne pouvons-nous y insister.
Enfin, si l'imagination est très excitée, il peut en résulter un véritable délire. Nous avons déjà dit combien rarement les idiots déliraient. Chez les imbéciles, au contraire, à côté du délire moleur qui se manifeste ordinairement par de l'excitation, nous avons un délire d'idées qui trahit bien leur imagination excessive. Ils se croient en effet de grands personnages, des inventeurs, etc., et leurs idées sous ce rapport se produisent avec tant de rapidité quelquefois qu'il en résulte une grande incohérence et une remarquable absurdité. Cela prouve tout au moins que l'imagination est assez développée chez eux à l'état normal pour s'hypertrophier de la sorte par moments. •
Il est assez remarquable que pour tout ce qui est prati-
que, utile et bon, leur imagination est en défaut. Ils ne savent comment s'y prendre pour tourner une difficulté qui survient dans leur travail habituel. Mais ils imaginent toutes sortes de ruses pour surmonter les obstacles qui s'opposent à leur évasion, par exemple. Là encore, nous les voyons employer comme toujours les rares facultés qu'ils ont à un but mauvais. On peut dire d'eux comme on le dit souvent de criminels ou d'escrocs: Est-il fâcheux qu'ils n'aient pas mis leur intelligence au service d'une meilleure cause! Eh bien! il faut avouer qu'ils n'auraient pas réussi dans le bien comme ils réussissent dans le mal, d'où la nécessité de se tenir en garde contre tous les dégénérés, quel que soit le degré de leur dégénérescence. L'imagination des imbéciles ne s'exerce jamais sur ce qui peut être utile à leurs semblables, sur le perfectionnement de leur travail, sur le progrès de leur moralité. Elle s'exerce toujours sur les moyens de satisfaire
leur ambition, leur vanité, leurs besoins et leurs mauvais instincts.