VOLONTE
ce qu'ils se bornent à en dire : Dans l'idiotie profonde, dit Griesinger, les efforts et les déterminations sont toujours instinctifs ; ils sont provoqués surtout par le besoin de nourriture; le plus souvent ils ont le caractère d'actions réflexes dont l'individu a à peine conscience. Certaines idées simples peuvent encore provoquer des efforts et des mouvements, par exemple de jouer avec de petits morceaux de papier. Sans parler de ceux qui sont plongés dans l'idiotie la plus profonde, on en est à se demander : Y a-t-il en eux quelque chose qui représente la volonté? Qu'est-ce qui peut vouloir en eux? Chez beaucoup d'idiots de cette dernière classe, la seule chose qui paraisse mettre un peu leur esprit en mouvement, c'est le désir de manger. Les idiots les plus profonds ne manifestent ce besoin que par de l'agitation et des grognements. Ceux chez qui la dégénérescence est moins profonde, remuent un peu les lèvres et les mains, ou bien pleurent. C'est ainsi qu'ils expriment qu'ils veulent manger. Dans l'idiotie légère, le fond du caractère est l'inconslance et l'obtusion du sentiment, et la faiblesse de la volonté. Essayons d'entrer un peu plus avant dans l'observation de ces sujets.
La volonté sous sa forme la plus simple se manifeste par les mouvements accomplis en vue de satisfaire les besoins naturels, les appétits, les désirs. Il faut donc que l'individu ait conscience de ces besoins et en éprouve une sensation, celle de la faim par exemple, indispensable pour la conservation de l'individu. C'est en effet le besoin fondamental qui survit à l'effondrement de tous les autres, à l'anéantissement de l'intelligence. Nous avons vu cependant ce besoin lui-même s'atténuer considérablement, sinon disparaître tout à fait chez des idiots profonds. Chez ceux-là on ne peut constater aucune trace de mouvement volontaire proprement
dit, même ébauché, tel, par exemple, que de diriger plus ou moins convenablement la main vers la nourriture qu'on leur présente. Les mouvements qu'ils font sont des mouvements purement réflexes tels qu'on peut en obtenir sur une grenouille à laquelle on a tranché la tète. L'idiot à ce degré est un être purement spinal comme l'est, d'ailleurs, l'enfant nouveau-né.
A un degré plus élevé, ils ont conscience de la faim et comprennent ce que c'est que la nourriture qui l'apaise. Les mouvements automatiques dont ils sont atteints ordinairement cessent quand ils la voient et ils cherchent à s'en emparer par des mouvements plus ou moins coordonnés. C'est là la première ébauche de mouvement volontaire, et c'est le seul du reste. Remarquons ici que chez ces êtres où les mouvements volontaires sont à leur minimum, les mouvements automatiques, sous forme de tics variés, sont au contraire à leur maximum.
A un degré encore plus élevé, nous voyons la volonté se manifester par des mouvements plus complexes, mais capables de devenir secondairement automatiques. Telle est la marche. Celle-ci, avant d'être presque réflexe comme chez l'individu normalement développé,, exige en effet pour être apprise un certain effort dont beaucoup d'idiots sont toujours incapables, ou chez lesquels du moins il ne devient possible que très tardivement. Dans la majorité des cas, on constate en effet un retard considérable dans la marche qui ne commence qu'à trois, quatre, cinq ans et plus encore.
Au delà il est une autre manifestation de la volonté qui est très caractéristique. C'est un phénomène d'arrêt, c'est l'action volontaire sur les sphincters. La possibilité de retenir ses déjections est consécutive à la possibilité de marcher chez les idiots, et lorsqu'on observe leur déchéance,
MOBILES DES VOUTIONS 253
on la voit aussi disparaître avant la marche, la loi de régression étant ainsi parfaitement observée. Ce défaut d'action sur les sphincters est souvent incurable et ceci prouve alors que l'individu n'est pas susceptible d'éducation. Quand, au contraire, on arrive à le vaincre par les moyens appropriés, on peut espérer développer suffisamment l'attention et la volonté pour rendre l'éducation possible.
Le summum de la manifestation de la volonté est dans l'attention volontaire. Nous avons déjà assez longuement étudié cette question pour n'y pas revenir ici. Mais, d'après ce que nous avons dit, nous voyons combien la volonté est faible chez les idiots.
Dans l'étude de la volonté, nous avons, outre son degré de développement général, différents autres points à considérer : ce sont les mobiles physiques, intellectuels et moraux, qui déterminent les volitions, la façon dont le choix et la détermination se produisent. Subsidiairement, nous étudierons la suggestibilité, la conscience et la personnalité et, comme conséquence, la responsabilité des idiots et des imbéciles au point de vue moral et civil.
Si nous considérons la volition comme une réaction consciente de l'excitation du cerveau nous pouvons, en nous, reportant à ce que nous savons des phénomènes d'attention, prévoir ce qui se passe pour la volonté. Nous avons vu, en effet, que l'attention est d'abord attirée chez l'idiot par ce qui satisfait ses besoins physiques les mieux ou les seuls sentis chez certains, — puis par les senîiments et les émotions, et enfin par les faits purement intellectuels. Eh ! bien, il en est de même pour les volitions. Ce qui chez l'enfant sollicite le plus vivement des mouvements, c'est le désir, c'est-à-dire le besoin, puis le plaisir ou la douleur, c'est-à-dire les
25i PSYCHOLOGIE DE L'IDIOT ET DE L'IMBÉCILE
sentiments, enfin les phénomènes intellectuels proprement dits- Cet ordre que nous observons dans celte évolution psychologique de l'idiot, est donc la même que chez les enfants ordinaires et se montre semblable non seulement en général, mais en particulier pour les diverses manifestations psychiques. La différence, c'est qu'au lieu que l'évolution soit complète, elle s'arrête en chemin à un degré plus ou moins avancé.
Chez les idiots les plus inférieurs, on n'observe pas trace de volition. Les besoins les plus naturels, les instincts primordiaux de la nature humaine semblent ne pas exister. C'est le besoin de manger qui apparait le premier, comme chez le jeune enfant et qui subsiste quelquefois seul pendant toute la vie chez l'idiot. C'est le seul mobile de leurs actes, et encore ces actes soLt-ils extrêmement simples. Tandis que, chez l'homme normal, ce besoin le pousse à se déplacer, à- chercher sa nourriture par des moyens de plus en plus compliqués avec le développement social et individuel, chez l'idiot, il détermine seulement un mouvement de préhension, souvent même un simple cri manifestant le besoin ressenti par lui, et cela en présence seulement de la nourriture. Aucun autre mobile ne peut agir. L'émotion de la crainte ou du plaisir est impossible à déterminer chez lui. Pour que ces mobiles affectifs puissent agir, il faut que l'attention soit possible, car avec elle la mémoire et l'association des idées se développent. On peut dès lors les déterminer à agir sous l'influence d'un geste impératif, de la crainte ou de la douceur exprimées non par des paroles qu'ils ne sauraient comprendre, mais par l'intonation, que les enfants normaux comprennent aussi, bien longtemps avant de saisir le moindre sens des mots.