VORACITÉ
Chez les imbéciles, l'ouïe comme la vue, ne nous a paru présenter rien d'anormal, et il est inutile d'y insister.
Le goût et l'odorat sont les deux sens le plus fréquemment atteints, mais comme leur importance dans le développement intellectuel est très peu marquée, leur défectuosité manque d'intérêt. Chez les idiots complets, il est absolument impossible d'observer aucune manifestation de plaisir ou de dégoût pour tel ou tel mets, pour telle ou telle odeur.
Chez l'idiot simple, à ses divers degrés, ce qu'on observe presque universellement, c'est la gloutonnerie, la voracité : Rien ne peut l'égaler, et il faut avoir assisté à des repas d'idiots pour s'en rendre compte. Chez ceux d'un degré très inférieur, il est peu de spectacles aussi repoussants que de les voir plonger à pleines mains dans leurs aliments, les promener sur la table, s'en barbouiller la figure, les introduire gloutonnement et les avaler sans se donner le temps ni la peine de les mâcher. Aussi en voit-on souvent mourir du fait de corps étrangers des voies aériennes. Un idiot de Bicêtre avala un jour sept parts de boudin et mourut étouffé. A un moindre degré, ils n'ont aucune délicatesse : Ils mangent de tout avec la même voracité et préfèrent toujours la quantité à la qualité. C'est ainsi qu'en promenade, ils achètent de la charcuterie de cheval ou d'âne, parce qu'avec la même somme ils ont un plus gros morceau. On les voit manger des harengs saurs non préparés et sans pain, dévorer avec délices du biscuit de troupe. A la vue de leurs aliments, ils sortent de leur apathie, s'excitent légèrement, se précipitent vers le plat, en témoignant par toutes sortes de gestes leurs besoins physiques. Ce sont de véritables enfants.
Chez les imbéciles, la gloutonnerie et la voracité font
pi ice à la gourmandise. Presque tous sont gourmands. Dans un autre travail sur l'hérédité de l'alcoolisme \ nous avons cité un certain nombre d'idiots et d'imbéciles ayant un goût précoce pour l'alcool. C'est un goût en quelque sorte inné chez eux. Un jour à Bicêtre, un imbécile ayant appris qu'il y avait de l'alcool dans le thermomètre profita d'un moment où il n'y avait personne en classe pour le briser et en aspirer le contenu.
Mais, à côté de la voracité, il y a considérer les anomalies du goût. Chez beaucoup d'idiots inférieurs il n'y a aucune distinction entre le sucré et l'amer. En leur administrant tour à tour du sucre et de la coloquinle, ils ne manifestent aucun sentiment différent et rouvrent la bouche dès qu'ils voient qu'on leur tend quelque chose. On peut observer de telles anomalies chez des idiots qui, sous d'autres rapporte, offrent cependant un développement intellectuel appréciable et qui ne sont pas incurables. Ce fait tendrait à prouver que non seulement le centre récepteur est atteint, mais que l'appareil sensoriel lui-même est doué d'une aneslhésie véritable et que le goût n'existe pas à proprement parler. Quelquefois, mais rarement, on observe une inversion totale du goût, les saveurs amères étant préférées aux saveurs douces et sucrées. Chez ces idiots, il n'y a donc que gloutonnerie et pas gourmandise.
En outre il y a des perversions du goût. Nous ne parlons pas ici des idiots complets qui, comme des enfants en bas âge, portent à leur bouche tout ce qui leur tombe sous la main, mais d'idiots capables de travailler, d'imbéciles même qui mangent des ordures ou des choses repoussantes. Un microcéphale de dix-neuf ans, à Bicêtre, avale par exemple des chenilles, des souris crues. Un imbécile, instable, à
1. Paul Sollier, Du rôle de V hérédité dans l'alcoolisme, Paris, 1889.