SENSATIONS ORGANIQUES
sans le besoin de l'entretenir par les aliments, et la conscience de l'état de réplétion. Chez les idiots, ces sensations fondamentales sont cependant atténuées elles-mêmes. On observe quelquefois chez eux des jeûnes plus ou moins prolongés, dont M.Bourneville1 a rapporté des exemples très intéressants. Mais ce sont là des cas exceptionnels. La règle, c'est que les idiots, même les plus profonds, éprouvent ce besoin de la faim et delà soif qu'ils expriment par des cris, des mouvements désordonnés, quand approche l'heure du repas, et leur satisfaction vorace quand ils sont en présence de leurs aliments. Mais ils ont peu la sensation de plénitude, et leur voracité est telle qu'ils avaleraient presque indéfiniment, jusqu'à étouffer, si on ne les arrêtait, pas.
Quant à la sensation du besoin de déféquer ou d'uriner, elle paraît complètement abolie chez les idiots profonds qui sont tous absolument gâteux et dont rien, dans leur attitude ou leur physionomie, ne témoigne de la sensation qu'ils éprouvent au moment où le besoin est satisfait.
Si les sensations organiques physiologiques sont à ce point obtuses, que s'attendre à trouver pour les sensations pathologiques? La médecine des idiots est, on peut le dire, pire que la médecine vétérinaire. L'animal au moins manifeste par une attitude, un gémissement, la douleur qu'il éprouve quand on touche le point malade. Chez l'idiot, rien de semblable. Les signes objectifs les plus grossiers, la température, l'état des voies digestives, sont les seules preuves de l'état de souffrance de l'organisme. Interrogez ces malades, ils ne vous répondent pas; palpez-les, ils ne manifestent aucune douleur; auscultez-les, ils ne savent pas respirer. « Ils ignorent, dit Esquirol, quelle est la cause de leur dou-
1. Bourne ville, Comptes rendus du service des épileptigucs, idiots, etc., de Bicêlre.
leur, ils ne distinguent pas si cette cause est en eux, ou si elle est en dehors; ils ont, en un mot, si peu le sentiment du moi, qu'ils ne savent pas si la partie affectée leur appartient; aussi en est-il plusieurs qui se mutilent lorsqu'ils sont malades; ils ne se plaignent pas, ils restent couchés, roulés sur eux-mêmes, sans témoigner la moindre souffrance sans qu'on puisse deviner les causes et le siège du mal, ils succombent sans qu'on ait. pu les secourir. »
A l'appui de ces assertions, nous pourrions citer plusieurs exemples, mais en voici deux assez caractéristiques : L'un, un idiot de dix-huit ans vient à l'infirmerie de Bicêtre parce qu'on a remarqué qu'il mangeait moins Lien et travaillait avec moins de zèle. On constata une stomatite ulcéreuse de nature indéterminée. Il reste à l'infirmerie pour se soigner, continue à aller et venir, à. manger, quand tout à coup il est saisi de fièvre et meurt en deux jours. A l'autopsie, on trouve un des poumons à moitié gangrené sans que jamais il se soit plaint de quoique ce soit, ni qu'aucune expectoration ou quelque autre signe objectif évident eût attiré l'attention du côté de la poitrine. Le second est un idiot de treize ans qui fut envoyé à l'infirmerie pendant l'hiver dernier porteur d'une pneumonie datant de plusieurs jours. On avait observé en outre un peu de torpeur physique et intellectuelle. Il mourut rapidement, et à l'autopsie, outre une pneumonie au troisième degré, on trouva une méningite suppurée sur laquelle rien n'avait attiré l'attention pendant la vie.
Ainsi l'obtusion des sensations organiques qui les empêcherait de pourvoir aux nécessités de leur existence s'ils étaient capables de le faire, est encore une cause qui les abrège le plus souvent, loin de les prémunir, puisque les maladies, tout en paraissant les atteindre moins facilement,