BESOIN DU JEU
Lorsqu'on pénètre dans les réunions d'idiots d'un certain âge, on est frappé de ce fait que, malgré les divertissements qu'on met à leur portée, malgré l'entraînement auquel leurs maîtres cherchent à les soumettre , on ne les voit jamais jouer avec entrain. De deux choses l'une, ou ils sont engourdis, apathiques et n'ont pas de plus grande satisfaction que de rester immobiles dans un coin, ou ils ,cont agités et incapables dès lcrs de se livrer à un jeu suivi quelconque.
On peut jouer seul ou collectivement. Dans les deux cas, on fait montre de qualités différentes et le jeu a des caractères particuliers.
Lorsqu'un enfant s'amuse seul, c'est plutôt, à ce qu'il nous semble, l'élément intellectuel qui est mis en mouvement; l'enfant a un but, une idée qui suppose un raisonnement. Au contraire, dans le jeu collectif, c'est l'élément moteur et émotionnel qui semble avoir la plus grande part. C'est là que se montre la première tendance sociale, car le jeu collectif représente en petit la lutte ordinaire de l'existence. Les enfants cherchent à se devancer l'un l'autre ; c'est à qui arrivera le premier au but, à qui sera le plus adroit, que ce soit le corps ou l'esprit dont il s'agisse. Le principal est de vaincre et de lutter. Le plaisir du jeu n'est qu'à ce prix, et ce plaisir est l'émotion causée par l'effort, l'exercice des fonctions et des facultés, et le succès ou la défaite. Aussi le jeu collectif est-il piéférable au jeu solitaire. Il habitue l'enfant à se trouver en contact avec ses semblables, à réprimer ses passions, à s'incliner devant ceux qui lui sont supérieurs, sous quelque rapport que ce soit, à juger des sentiments et du caractère de ses semblables. Les idiots, eux, n'ont qu'une conscience bien imparfaite de leurs besoins physiologiques, ils sont indifférents, pas jaloux. Aussi n'éprouvent-ils
pas le besoin de jouer, parce qu'ils ne trouvent pas de satisfaction dans le fonctionnement de leur organisme ou de leurs facultés. Ils ne paraissent éprouver aucune satisfaction à faire montre de force, d'adresse ou d'intelligence. Néanmoins, comme le côté émotionnel est encore moins développé chez eux que le côté physique, on les voit préférer les jeux purement physiques, les exercices corporels aux jeux d'adresse proprement dits. Tels sont, par exemple, la gymnastique, la canne, les exercices de marche auxquels ils se plient mieux qu'à tout autre. La promenade, qui met en jeu à la fois les tendances physiques et émotionnelles, est un de leurs plaisirs favoris.
Il est une variété d'idiots qu'on voit jouer comme les autres enfants, ce sont les idiots crétinoïdes. — Ce sont les jeux tranquilles, solitaires qu'ils préfèrent. Ils restent très tard enfants sous ce rapport, comme sous celui du caractère général d'ailleurs, et cela contribue encore, avec leur physique, à leur faire paraître beaucoup moins que leur âge. On les voit, à quinze ou seize ans, jouer encore avec des poupées, ou avec des images, comme des enfants de trois ou quatre ans, ce qui, joint à leur physionomie impassible, leur donne un cachet tout particulier.
Les imbéciles savent se livrer aux jeux, mais "y apportent naturellement tous leurs défauts, et leur caractère s'y montre sous son véritable jour. Les jeux qui leur plaisent le plus sont les jeux bruyants, où ils peuvent casser, crier, être brutaux.
Ils dégénèrent souvent en querelles et se terminent par des coups. Jaloux et mauvais camarades, les imbéciles cherchent en effet à l'emporter par de mauvais procédés, usant de leur force vis-à-vis des plus petits pour gagner même quand ce ne sont pas eux. En un mot, tous leurs mauvais sentiments se donnent libre cours. Il ne faut pas, bien entendu, leur