CIVILITÉ
parler de jeux intellectuels, c'est aux jeux physiques surtout qu'ils aiment à s'adonner, et le plaisir qu'ils en éprouvent ne provient pas tant du sentiment qu'ils ont du fonctionnement de leur organisme, que de leur amour-propre et de leur désir de paraître supérieurs à ceux qui les entourent.
Si le jeu est une marque des dispositions sociales de l'individu, il existe une autre manifestation extérieure de ces dispositions. C'est la façon dont il se comporte vis à-vis d'autruidans ses rapports journaliers. C'est ce qu'on appelle la politesse, la civilité. C'est un produit delà civilisation, de l'éducation, très variable chez les différents peuples, aux différentes époques, mais qui se retrouve toujours sous une forme ou sous une autre.
On arrive assez facilement à donner des habitudes de politesse aux idiots simples. On en voit souvent de très polis, très avenants, très aimables. Il en est rarement de même chez les imbéciles. Prétentieux et grossiers, ils croient spirituel de se montrer insolents envers leurs supérieurs; surtout en présence de leurs camarades. Lorsqu'on les réprimande, il arrive fréquemment qu'ils vous répondent par des grossièretés aux conseils qu'on leur donne et surtout dès qu'on a le dos tourné. Cela faisant partie de leur éducation plutôt que de leurs qualités naturelles, il est inutile d'insister davantage sur ce point qui n'a d'ailleurs pas une grande importance.
Nous avons rapporté à l'instinct d'imitation le langage artificiel. Mais cette question est si capitale dans la psychologie qu'il est indipensable de lui consacrer un chapitre spécial que nous trouverons plus loin.
Il existe encore chez les idiots un autre instinct qui se
rencontre du reste à un certain degré chez les enfants normaux : c'est la destructivité qui, chez tous les enfants, se montre comme première manifestation de leur motricité, sous forme de besoin de frapper, de casser, de détruire. Ayant besoiu de dépenser leur activité motrice, et ne comprenant pas Futilité des objets, ils ne trouvent rien de mieux que de les démolir. Quand ils y sont arrivés, ils ont une sensation de satisfaction que donne l'effort couronné de succès. Mais bientôt ce besoin de dépense d'efforts cesse de se traduire par la destructivité. La constructivité apparaît. Les enfants bâtissent en sable, échafaudent des morceaux de bois, des pierres etc. Mais à peine ont-ils édifié qu'ils se mettent à démolir, paraissant éprouver un tel plaisir à ce dernier exercice qu'ils semblent ne s'être donnés tant de peines pour construire ce qu'ils on fait qu'en vue de la satisfaction qu'ils auront à le détruire. Le désir de conserver ce qu'ils ont élevé se montre enfin et se développe de plus en plus. Il n'y a plus que par instants, dans leurs jeux, quand ils lâchent la bride à leurs instincts, qu'ils détruisent encore pour le plaisir de détruire.
Chez les idiots, ces tendances sont encore bien plus accusées. — Plus l'idiot est inférieur, et moins l'idée de construction et de conservation est développée. La plupart brisent pour le plaisir de briser. Encore est-il douteux s'ils éprouvent réellement un plaisir. Ils ne se contentent pas en effet de mutiler les objets qui les entourent, ils se font subir à euxmêmes des mutilations. Les exemples d'auto-mutilation chez les idiots profonds sont bien connus, mais on peut les rencontrer également chez les imbéciles. Cependant ce qu'on observe le plus souvent chez ces derniers, c'est le besoin de casser, de détruire; c'est ce qu'on a désigné du nom de clastomanie. Dans ce cas, il est rare que cela se montre à l'état
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isolé. Ordinairement les idiots, même d'un certain âge, en restent au point où sont tous les jeunes enfants sous le rapport de l'instinct de destruction; ils ne savent ni ne cherchent à édifier, et mettent souvent une persistance étonnante et une grande habileté pour démolir. Tel est un idiot de Bicêtre, aveugle, et parlant à peine, qui arrive avec un simple clou, à démonter toutes les serrures qu'il peut rencontrer.
Plus tard, lorsque la manie de casser et de détruire est passée, on n'observe guère chez eux le besoin inverse d'édifier. Mais du moins se montrent-ils conservateurs, ce qui tendrait à prouver que s'ils ne construisent pas, c'est qu'ils en sont incapables et non qu'ils ne le voudraient pas. Il n'en est pas de même chez les imbéciles. Leur esprit malicieux ou malfaisant continue à les pousser à détruire non plus dans le but de dépenser leurs forces, mais dans le dessein de nuire. C'est une satisfaction malsaine qu'ils recherchent. Tous ne sont pas ainsi, naturellement, mais un grand nombre, et presque tous, à un moment donné, sous l'influence d'une rancune, par exemple. Aussi doit- on s'en méfier beaucoup. Car une des formes les plus fréquentes après la clastomanie, qu'on observe chez eux, c'est la pyromanie ou même les tendances homicides, avec l'élude desquelles nous entrerions dans le domaine pathologique.
Ce parallèle rapide des instincts chez les idiots et chez les imbéciles nous montre encore que si les idiots sont des êtres la plupart du temps indifférents au point de vue social, il n'en est pas de même des imbéciles qui, le plus souvent, sont nuisibles et dangereux, anti -sociaux, avons-nous dit.