‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécile (volume 2)Chapitre 74 sur 213 · DOULEUR MORALE · texte numérisé non relu

DOULEUR MORALE

pour cela qu'ils soient atteints dans leur sensibilité physique ou dans la satisfaction immédiate de leurs tendances. La chose doit être brusque pour qu'ils ressentent un peu vivement les impressions. Le souci de l'avenir, pas plus que le souvenir du passé ne les préoccupent, le présent seul existe pour eux. Dans ces conditions, la sensibilité morale est forcément bien émoussée.

Chez l'imbécile, la douleur physique est ressentie beaucoup plus vivement que la douleur morale. Très égoïstes, les imbéciles se préoccupent avant tout de leur bien être. Ils s'inquiètent facilement du moindre mal qu'ils éprouvent, réclament des soins et sont très douillets, à l'inverse des idiots. Quand il s'agit au contraire de peines morales, ils montrent une indifférence remarquable aux causes capables de les provoquer.

Vous leur annoncez qu'un des leurs est gravement malade ou est même mort: ils ont l'air, au premier abord, de s'attrister. Cessez de leur parler, et vous allez les voir, après ce premier mouvement, vous entretenir de n'importe quelle idée qui leur passe par la tête, et surtout de ce qui les touche, de quelque futilité le plus souvent. Le meilleur moyen de vous faire aimer d'eux est de leur faire des compliments qu'ils acceptent avec empressement, si hyperboliques qu'ils soient.

En ce qui concerne le sentiment du plaisir en général, il est aussi obtus que celui de la douleur chez les idiots inférieurs. Lorsqu'on arrive à déterminer leur attention par quelque chose d'inattendu, de brillant, etc., on ne saurait trop dire quel est leur sentiment exact, si c'est de l'étonnement simple ou du plaisir. Il est très possible que ce ne soit ni l'un ni l'autre, et qu'il n'y ait chez eux qu'une réaction motrice inconsciente à l'excitation.

Le rire comme les larmes, est exceptionnel chez les idiots

profonds. En cela ils se rapprochent de l'animal et restent même bien au-dessous, car celui-ci a toutes sortes de moyens de témoigner sa satisfaction. Les idiots d'un degré moins élevé savent, au contraire, manifester leur plaisir par des rires et des battements de mains ou des cris. Mais, de toutes leurs manifestations de satisfaction, c'est certainement le rire qui est la moins fréquente, car c'est la plus caractéristique de l'humanité. L'idiot, nous l'avons dit, est peu joueur, il est solitarius, fàicç, et reste concentré sur luimême; la raison en est qu'il est inconscient, qu'rl ne pense pas, et non qu'il réfléchit.

Tout autre est le caractère de l'imbécile. Insouciant, il est tout au plaisir qu'il éprouve et qui, seul, est capable d'occuper son attention, encore qu'il faille en changer souvent. Il s'amuse à n'importe quoi plutôt que de travailler. Au lieu d'être concentré, il est expansif, — lui restant au centre de cette expansion. Son imagination déréglée va à l'aventure et les choses les plus invraisemblables ne l'étonnent pas, tant le jugement et le raisonnement lui font défaut. Il rit des moindres choses, la plupart du temps sans les comprendre, parce qu'il voit rire les autres et qu'il croit risibles des choses qui, quelquefois, ne le sont pas du tout. Il manifeste sa joie bruyamment sans proportion avec le sujet qui la cause, s'excitant progressivement et quelquefois ne sachant même plus à la fin pourquoi il a ri. L'idiot ne rit pas quand il ne comprend pas; aussi rit-il rarement, à moins qu'il ne rie continuellement, comme cela se voit chez certains idiots incurables qui ricanent sans cesse en se balançant. Le rire alors est un vrai tic analogue aux autres, et où Tintelligence n'a absolument rien à voir. L'imbécile croit tout comprendre et rit sans motif, oubliant même les circonstances tristes dans lesquelles il peut se trouver, si un

détail qui lui parait comique, à tort ou à raison, vient attirer son attention.

A mesure que nous avançons, nous voyons donc se creuser le fossé qui sépare l'idiot de l'imbécile. Dans ce cas particulier, l'imbécile fait certainement preuve de moins de jugement que l'idiot en riant sans comprendre.

A propos du rire, signalons les accès de rire spontané chez les idiots et les imbéciles, accès survenant sans cause apparente comme cela arrive chez les gens nerveux. Ils sont assez souvent observés comme premier signe attirant l'attention des parents.

Si, dans certains cas, leur cause échappe complètement, dans d'autres, et particulièrement chez les imbéciles, on peut la trouver dans l'existence de certaines idées délirantes, d'ordre erotique surtout, ou comme réponse à des hallucinations auditives ou visuelles.

A côté du sentiment de satisfaction que leur procure la nourriture, le premier sentiment que l'on rencontre chez les idiots les plus dégradés, c'est l'attachement à la personne qui les soigne. Ce sentiment est souvent bien vague, bien fugace surtout et disparait rapidement pour se porter sur une nouvelle personne. Aussi est-il bien probable que l'attachement qu'ils montrent s'adresse moins à la personne qu'aux soins qu'ils en reçoivent.

Chez les idiots moins complets, cet attachement à la personne même qui s'occupe d'eux devient bien plus manifeste. Et cela lient surtout à ce qu'ils sont susceptibles d'aitention, ce qui leur permet de juger si c'est toujours la même personne qui les soigne, et, si elle change, d'apprécier les différences entre les soins qu'ils reçoivent. Plus 1 attention se développe, plus aussi par conséquent se développe

cette appréciation, d'où naît la préférence et l'attachement pour telle ou telle personne.

L'idiot sourit à rapproche de ceux qui lui causent doucement et qui cèdent à leurs désirs. Parlez-leur brusquement, vous n'en ferez rien. Il est du reste impossible de connaître à fond un idiot si on essaie de le soumettre immédiatement à une discipline quelconque. Il apprécie parfaitement la bonté et surtout la franchise.

À mesure que nous nous élevons vers les degrés atténués de l'idiotie, nous trouvons que l'affection prend un caractère qui la rapproche de plus en plus de ce qu'on observe chez l'individu normal, c'est-à-dire, l'affection fondée non seulement sur la sympathie, mais encore sur le choix entre certaines personnes. Les idiots, en raison même de ce que nous avons dit de l'attention, sont beaucoup plus susceptibles qu'on pourrait le croire d'attachement et d'affection.

Lorsqu'on les a quittés et qu'ils vous revoient, ils accourent vous dire bonjour avec plaisir et en donnant des signes de joie.

Les imbéciles, au contraire, n'ont pas ou peu d'affectivité. Ils oublient facilement les personnes qui leur ont témoigné le plus d'affection. Ce n'est qu'avec bien de la difficulté qu'on arrive à leur faire écrire à leurs parents absents. Ils ne désirent les voir que pour exiger d'eux des satisfactions de leurs désirs, des distractions, et leur font des scènes dès qu'ils n'obtiennent pas ce qu'ils veulent. Ils disent à leur adresse toutes sortes de grossièretés dès qu'ils font une objection ou refusent ce qui leur est demandé. Ils préfèrent n'importe quel plaisir à celui de les voir. Bref, ils se montrent là encore antisociaux par excellence, car sans les sentiments affectueux envers l'individu et la famille, on ne saurait guère comprendre le développement de la sociabilité.

Il nous faut voir maintenant si le sentiment n'ayant qu'une base purement psychique, morale, existe, et dans quelle mesure. Dans cette étude les idiots profonds doivent être tout d'abord éliminés, car ils sont incapables de comprendre et de pratiquer les divers modes de l'affection : amour filial, amitié, amour sexuel, etc. Nous laissons bien entendu de côté l'amour paternel ou maternel que fort heureusement ils ne sont pas à même de prouver.

Les idiots plus ou moins élevés dans l'échelle intellectuelle sont certainement susceptibles d'affection filiale, quoique d'une manière très modérée. Il suffit, pour s'en convaincre, d'assister à la visite des parents dans un asile d'idiots. Leurs témoignages d'affection sont souvent proportionnels aux friandises qui leur sont apportées ; mais on en rencontre cependant qui sont heureux de voir leurs parents et leur donnent des caresses non intéressées. L'affection pour les proches marche ordinairement de pair avec l'amour filial. Il en est toutefois qui paraissent n'avoir aucun sentiment affectueux pour leurs parents, et en montrent de très vifs pour leurs frères ou sœurs, pour qui ils manifestent parfois une véritable jalousie.

Chez l'imbécile l'amour filial est comme tous les autres sentiments, d'une remarquable instabilité. Il est trop égoïste, trop occupé de sa personne pour fixer longtemps son attention sur l'affection qu'il doit à sa famille. Lorsqu'il se trouve en présence des siens, il leur témoigne quelquefois, si on l'y pousse, des sentiments tendres. Mais à peine est-il retourné à ses occupations qu'il les a presque oubliés. On a de la peine à lui faire comprendre que la première personne venue ne doit pas supplanter son père et sa mère dans l'affection qui leur est due. Si on leur annonce une triste nouvelle a leur sujet, c'est un incident qui ne les frappe guère

plus que ceux de la vie courante et sur lequel ils vous demandent tranquillement des explications comme s'il s'agissait véritablement d'étrangers.

Mais si chez les idiots on peut observer le manque de sentiments affectifs, chez les imbéciles on rencontre souvent leur perversion. Ils ne sont pas rares ceux qui, loin de remercier leurs parents qui viennent les visiter et leur apporter de menus objets, les reçoivent d'une façon désagréable, leur disent des sottises tout en prenant ce qu'on leur donne, ouïes injurient si on ne leur apporte rien. Que de fois quand on leur demande s'ils aiment leur père ou leur mère vous répondent-ils que non, en leur donrant les qualificatifs les plus grossiers.

L'amitié est peu fréquente entre idiots, mais on en voit cependant quelques-uns qui vont toujours ensemble pour jouer, et qui s'entr'aident par sympathie. Chez les imbéciles elle se rencontre davantage, mais plutôt sous forme d'association intéressée que de véritable amitié. Ce sont des pervers qui s'unissent entre eux pour faire de mauvais coups, s'adjoignant quelquefois des idiots assez doux et faibles de caractère pour les aider. On voit ainsi, dans les asiles, de petites bandes de cinq ou six imbéciles, toujours les mêmes, qui font toutes les méchancetés qu'il y a à faire, qui fomentent tous les petits désordres, qui excitent à l'insubordination contre les maîtres,, organisent les évasions. Lorsqu'on les surprend, l'attitude des uns et des autres est bien caractéristique. Les imbéciles de la bande à qui échoient toujours le commandement et le profit, se montrent insolents, grossiers, rejettent la faute sur leurs camarades. Les idiots au contraire ne comprennent souvent pas trop ce qu'on leur a fait faire, en demandent pardon, promettent

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