‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécile (volume 2)Chapitre 78 sur 213 · PROTECTION ET CRAINTE · texte numérisé non relu

PROTECTION ET CRAINTE

par commisération pour lui? N'est-ce pas plutôt par perversion morale? Car ce n'est pas la justice qu'il défend là, au contraire, il s'insurge conlre elle, contre le maître qui l'applique. Son instinct de solidarité ne s'éveille que pour le mal, le nuisible. Et ce qui prouve que ce n'est pas parce que son ami reçoit des coups qu'il le défend, mais parce qu'il sait qu'il pourrait en recevoir aussi, c'est que, lorsqu'il voit deux camarades se battre, et sait qu'il ne sera exposé aux coups que s'il s'y expose lui-même, il se réjouit du mal qu'ils se font. La pitié n'est donc pas un seutiment naturel. Tout sentiment naturel se rencontre, si atténué soit-il, chez les individus inférieurs. Quand on ne l'y rencontre pas, on peut dire que c'est un sentiment secondaire, développé par les nécessités de la vie sociale. — Produit par un raisonnement conscient ou non, peu importe, il appartient plus, par conséquent, à la sphère intellectuelle qu'à la sphère morale. Le sentiment de la commisération, de la pilié, est dans ce cas. Il n'est donc pas surprenant de le rencontrer singulièrement affaibli et perverti chez les idiots et les imbéciles.

La protection est un sentiment très analogue, et au sujet duquel on pourrait faire les mêmes remarques, quoiqu'il soit encore plus faible que le précédent, sauf toutefois cbez les petites filles, même très jeunes, observation qui s'applique du reste à celles qui sont normalement développées.

L'idiot est foncièrement crainlif. Tout lui fait peur parce qu'il ne s'explique rien. Quand une personne étrangère s'approche d'un idiot, il semble se mettre sur la défensive. Vous lui parlez, il recule, pour venir un moment après auprès de vous si vous cessez de lui causer, ou si le son de votre voix est doux et engageant. La crainte des punitions

permet l'éducation des idiots dans une certaine mesure. Mais l'imbécile, à l'état ordinaire, ne craint que les coups. Quand il est surexcité, il ne craint rien.

Ceci nous amène à nous demander si le courage existe chez nos sujets. Pour ce qui est des idiots, nous ne connaissons pas d'actes de courage authentiques. Quant aux imbéciles, ils sont en général lâches, ou s'ils font quelque acte courageux, c'est pour deux raisons : par inconscience du danger ou par impulsion. On peut remarquer aussi que souvent le courage n'est que le fait de l'absence du sentiment de la valeur de la vie humaine, aussi bien la sienne propre que celle des autres. — C'est ce qui explique comment certains chenapans, toujours prêts à tirer le couteau, font à la guerre des actions d'éclat; comment d'autres, ne pouvant tuer un individu qui les gêne, se suppriment eux-mêmes par le suicide. La vie humaine n'a que peu de valeur pour eux : ils jouent avec la leur comme avec celle des autres. Si nous considérons quelle notion incomplète l'imbécile a de la valeur de ses semblables et de sa propre personnalité, nous ne serons pas surpris de le voir parfois accomplir des actes de courage, sans qu'on doive lui en savoir beaucoup de gré. Le courage est très développé chez les races inférieures, ce qui tendrait à prouver qu'il n'est pas tant le résultat d'un mouvement réfléchi que d'une impulsion naturelle, et qu'au contraire, plus l'homme est développé et est capable de mesurer le danger, moins il a de courage. Ce qui le prouve encore, c'est que c'est surtout dans le feu de l'action, alors qu'on est le moins maître de soi,, qu'on a le moins conscience de la situation, qu'on a le plus de courage. Bien des sentiments complexes entrent du reste en cause, mais il est si utile de développer le courage, que, dans l'intérêt général, il vaut

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