DROIT ET DEVOIR 13 J
déploiement de force physique faisant perdre une grande quantité d'énergie intellectuelle. Plus l'intelligence des hommes s'élève, plus leur activité se développe, et en même temps plus leurs droits se compliquent et s'étendent. Plus au contraire elle reste inférieure comme chez les idiots, plus il est naturel que leurs droits soient peu étendus et leur sentiment de ces droits très atténué.
Chez les imbéciles on remarque, au contraire, une grande propension à exiger des droits auxquels leur intelligence ne les convie guère. En état de se juger homme, et, se croyant les égaux de leurs semblables, avec leur fatuité naturelle, ils ne doutent pas un instant de leurs droits, incapables d'ailleurs le plus souvent de discerner dans quels cas il faut les faire valoir, mais y tenant d'autant plus qu'ils les comprennent moins. Ne les retenant qu'au point de vue des avantages qu'ils procurent., ils crient avec la plus grande facilité à l'injustice, réclament avec acharnement et généralement à tort et s'insurgent au besoin s'ils n'obtiennent pas satisfaction. Pour eux, la force prime le droit, ou, la raison du plus fort est toujours la meilleure, sont deux maximes péremptoires. Ils ne font guère de distinction entre tuer, voler, dormir ou manger. Tout désir devient un besoin et tout besoin exige sa satisfaction immédiate. Quand ils vous disent : « J'ai le droit de faire ça! » vous devez entendre : « Qui peut m'empêcher de faire ça? » Aussi l'imbécile est-il aussi indiscipliné et indisciplinable que l'idiot l'est peu.
Quant à l'idée de devoir, incompréhensible sans l'idée de droit, elle est comme celle-ci, absente ou rudimen taire chez les idiots complets ou profonds. C'est du reste un sentiment très complexe que celui du devoir, et qui tient à l'éducation, à l'habitude, à la crainte, plus peut-être qu'au raisonnement
sur la nécessité de la réciprocité et sur l'intérêt bien entendu qu'on a à le remplir pour conserver les droits dont il est le corollaire. Le sentiment égoïste étant le plus naturel à l'homme, et le sentiment altruiste étant, au contraire, un produit du raisonnement, conscient ou non, il en résulte que le sentiment du droit, qui est égoïste au premier chef, se rencontre bien plus facilement et bien plus tôt que celui du devoir, qui est un sentiment altruiste. Le premier se remarque donc chez les êtres humains inférieurs; le second, au contraire, ne se rencontre que chez des êtres plus développés au point de vue moral et intellectuel. H y a toutefois une différence aussi à ce point de vue entre l'idiot et l'imbécile et qui montre que le devoir appartient plus à la sphère morale qu'à la sphère intellectuelle. L'idiot, en effet, est capable, jusqu'à un certain point, d'être dressé à faire son devoir; l'imbécile ne l'est que difficilement. Or, si le sentiment moral est rudimentaire chez l'idiot, chez l'imbécile il est dévié et cela est pire. On comprend d'ailleurs qu'il en soit ainsi, étant donnée l'idée qu'ils se font du droit, qui n'est pour eux que la possibilité de faire une chose sans en être empêché matériellement.
Cette absence de sentiments moraux peut être poussée à un tel degré, ou plutôt leur perversion peut être telle qu'elle constitue une sorte d'aliénation mentale connue sous le nom de folie morale. Si elle peut se rencontrer quelquefois en dehors de l'imbécillité proprement dite, elle est cependant toujours accompagnée d'un certain degré de débilitation mentale, et la perversion qu'on observe dans les instincts et dans les sentiments se rencontre toujours dans la sphère générale de l'intelligence. Il n'y a peut-être pas lieu de considérer cette folie morale comme une véritable aliénation mais simplement comme un degré très intense de ce qu'on