‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécile (volume 2)Chapitre 93 sur 213 · SENTIMENTS ESTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

SENTIMENTS ESTHÉTIQUES

sentiment de celui qui les prononce. C'est ainsi que vers deux ou trois mois, l'enfant différencie déjà les tons de caresse ou de menace, d'affection ou de colère.

L'idiot aime le bruit rhythmique ou cadencé, indépendamment même de la voix. C'est ainsi que le bruit d'un rabot, d'une scie, d'un marteau frappant en mesure, leur plaît.

Nous avons vu plus haut l'instinct d'imitation des idiots. C'est encore là un mode d'expression de l'émotion esthétique que ce besoin de reproduire les belles choses. Malheureusement le sens du beau est très rare. Il est confondu avec l'amour de la grosseur, de l'éclat, de la nouveauté, bien plus que de l'harmonie des formes, des couleurs, etc., etc. Pour beaucoup un objet est beau s'il reluit. Ils ramassent des morceaux de verre, des débris de porcelaine, des bouts de bois coupés, des boutons de métal. Il s'agit dans ce cas de Tidiot simple; l'idiot profond n'a jamais rien dans les mains, car rien ne l'attire.

Si l'idiot aime le colossal, qu'il confond avec le beau, l'imbécile aime le grotesque. Dans le dessin, il aime les monstres fantastiques qu'il sait ne pas exister. Plus leurs comparaisons sont grotesques, et souvent absurdes, plus elles leur plaisent. C'est ainsi qu'ils diront à un camarade : « Tu as l'air d'un sucre d'orge en nourrice. » — Il en est de même dans leur langage, et vous les entendrez dire, par exemple pour exprimer qu'ils rient au point de ne pouvoir retenir leur salive : « Tu me fais baver des ronds de chapeaux. » On pourrait multiplier ces exemples. — 11 est un mot pour désigner ces façons de parler : Salade ou encore « varine » expression dont on ne saisit pas bien le sens du reste.

Si, comme le dit Perez, « l'idéal auquel nous mesurons à chaque instant la beauté est composé des sensations qui

nous ont fait le plus jouir, et implique l'exclusion de celles qui ont été pénibles, nous voyons que l'idéal des imbéciles, au point de vue esthétique, n'est pas bien relevé.

En face des choses peintes, des dessins, des sculptures, ce qui paraît le plus frapper les idiots et les imbéciles, c'est la ressemblance exacte avec ce qu'ils connaissent. C'estainsi que lorsqu'on fait défiler sous leurs yeux des vues de paysages, d'animaux, etc., à la lanterne magique, ils s'enthousiasment surtout pour ce qu'ils connaissent, si l'art a rendu très exactement la nature. Pour eux l'art est la représentation de la nature, et non son interprétation. Il est juste d'ajouter que beaucoup de gens l'envisagent de cette manière. L'émotion esthétique n'en existe pas moins. Elle se traduit non seulement à l'égard des objets d'art, ou de la nature, mais aussi à l'égard des personnes. Ils préfèrent les personnes jeunes aux personnes âgées, les jolies aux laides. Ainsi à Bicètre, ils ont eu deux maîtres d'escrime : l'un, un vieux sous-officier auquel ils ne voulaient jamais obéir, l'autre un jeune soldat qui fait d'eux tout ce qu'il veut.

On comprend tout le parti qu'on peut tirer au point de vue intellectuel et moral de la culture de ces goûts et tendances esthétiques si vagues, si éloignés des nôtres qu'ils soient. Tout se tient dans l'esprit humain et tout développement d'une portion de l'esprit retentit forcément sur le développement du reste. Aussi tous les hommes qui se sont occupés de l'éducation des idiots ont- ils eu soin de profiter de ces tendances. « Car, selon la juste remarque de Perez, l'émotion esthétique en éveillant tout ce qu'il y a de plus intime dans la personnalité, produit une tendance plus ou moins forte à l'activité » , et c'est au développement de celleci sous toutes ses formes que doivent tendre les efforts.

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