CRÉDULITÉ
Où la crédulité est parfois invraisemblable, tant elle est absurde, c'est chez les imbéciles. A côté de cette crédulité extraordinaire, il y a souvent pour les choses réelles une incrédulité non moins absurde. Il y a dans leur esprit une déséquilibration complète. Pour croire ce qu'on vous dit, il faut se représenter l'idée qu'on entend exprimer, se souvenir, juger, comparer, etc. L'imbécile est peu ou pas capable de ces opérations. Tout ce qui le flatte est admissible pour lui, aussi accepte-t-il les compliments les plus hyperboliques. Il croit qu'il est appelé aux plus hautes destinées, qu'il peut devenir général, ministre, etc. Il suffit pour en imposer à ces individus de prendre un ton sérieux et d'avoir l'air de leur rendre hommage. Ils acceptent les plus belles promesses de gens qu'il leur suffirait d'un peu de réflexion pour juger aussi incapables de les tenir qu'eux-mêmes de les mériter. Cette crédulité est telle qu'ils arrivent à se croire eux-mêmes dans ce qu'ils inventent et cette tendance prend des proportions colossales lorsqu'ils se mettent à délirer. On voit, en effet, souvent se développer chez eux un délire mégalomaniaque qui rappelle celui des paralytiques généraux. Même incohérence, mêmes contradictions, même absurdité, même mobilité. Mais au lieu de céder facilement comme les paralytiques généraux qui tournent dans le même cercle ou ne trouvent pas d'explication pour justifier leurs prétentions, les imbéciles ne s'embarrassent pas pour si peu. Ils cherchent une explication dans de nouvelles histoires plus invraisemblables encore et se fâchent si on ne les prend pas au sérieux.
M. Séglas, dans une thèse d'un de ses élèves l, a bien fait voir les difficultés que pouvait, dans certains cas, présenter
1. Boiron, Étude du diagnostic de la paralysie générale. Thè^e, Paris, 1889.
le diagnostic différentiel de la paralysie générale avec ces formes de délire des grandeurs chez les faibles d'esprit.
Incapables de comprendre avec leur peu d'intelligence les phénomènes réels qui les entourent, ils ressemblent en cela aux jeunes enfants et aiment comme eux le merveilleux qui existe par lui-même sans avoir besoin d'explication. Les contes des fées, les enchantements, tout cela les séduit. En effet dès qu'ils cherchent à imiter ce qu'ils voient faire, ils se heurtent aussitôt à des difficultés insurmontables. La facilité avec laquelle les héros de féerie traversent ces mêmes difficultés ne peut manquer de les séduire. Ce besoin de merveilleux est 1res marqué chez les imbéciles, qui adorent les histoires fantastiques et en invenlent même quelquefois, comme l'un de nos malades microcéphales Y...
Cette crédulité n'a du reste pas lieu de nous étonner, car il est beaucoup plus facile de croire que de ne pas croire* Le doute, c'est déjà un commencement de critique qui implique une expérience, un jugement^ un raisonnement, une comparaison. Il faut lutter contre l'impression reçue. Tout cela suppose déjà une intelligence qui se possède et qui est assez développée. N'est-il pas bien plus simple, pour des intelligences difficiles à éveiller, comme celle des idiots, à tenir en haleine comme celle des imbéciles, d'accepter purement et simplement l'impression qu'elles reçoivent. La crédulité est une conséquence naturelle de leur défaut d'intelligence. Tout ce qui fait sur eux une impression sensible leur paraît réel.
Chez l'enfant, la véracité est proportionnée à la crédulité. Suivant Perez, il n'y aurait pas d'instinct de véracité comme le croyait Reid, pour expliquer la croyance naturelle des hommes aux affirmations et témoignages des autres hommes.