‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécileChapitre 43 sur 90 · APTITUDES SPÉCIALES · texte numérisé non relu

APTITUDES SPÉCIALES

truction des maisons. Nous avons nous-même observé une petite itlle de six ans, imbécile, ne sachant ni lire, ni écrire, incapable de ne rien apprendre et qui dessine tout ce qu'elle voit. Elle copie toutes les lettres de l'alphabet sans connaître leur nom ni leur signification. Elle reproduit tant bien que mal tous les objets qu'elle voit, les scènes dont elle est témoin. Si vous lui demandez ce qu'elle a représenté, elle n'en sait rien. Ceci confirme bien l'opinion de Griesinger (1) que les aptitudes spéciales et les talents qu'on rencontre ainsi chez les idiots et les imbéciles sont plutôt instinctifs qu'intelligents. Cet auteur a remarqué aussi qu'on ne les observe jamais clans l'idiotie accidentelle succédant à une maladie du cerveau chez un enfant qui jouissait auparavant de toute son intelligence, mais seulement dans l'idiotie congénitale.

Quoique cela ne rentre pas dans l'inslinct artistique, nous croyons devoir parler ici de certaines autres aptitudes spéciales qu'on peut rencontrer, à un degré surprenant pour leur état, chez les idiots et les imbéciles.

C'est ainsi que Forbes Winslow (2) rapporte le cas d'un idiot qui pouvait se rappeler le jour où chaque personne était morte dans le pays depuis trente-cinq ans, et répétait sans varier le nom et l'âge du décédé. Mais il était incapable de répondre à la moindre question, incapable même de se nourrir seul. M. Falret nous a raconté avoir vu clans un asile d'Angleterre un imbécile qui disait immédiatement la date de la naissance, de la mort et des principaux événements de la vie de tous les personnages célèbres qu'on lui citait. — Le D1 Heim (3) raconte le cas d'une femme dont l'intelligence était très limitée, ainsi que le langage, et à qui, dès qu'on disait son âge, vous répondait immédiatement le nombre de minutes que cela faisait. — Atkinson (4) parle d'une femme idiote dont le seul plaisir était de s'occuper de questions de nombre. — On pourrait multiplier ces exemples ; Griesinger (5) a noté chez les

(ij Griesinger, Trailë des maladies mentales.

(2) Cité par Ireland.

(4) Ici.

(5) Griesinger, loc. cit.

idiots d'une capacité mentale inférieure une remarquable mémoire des lieux, observation qu'on peut également faire chez les animaux et particulièrement chez le cheval, qui n'est pas un des plus intelligents cependant parmi les mammifères.

A l'instinct d'imitation on peut rattacher le jeu, bien qu'on puisse le considérer comme un instinct à part, non seulement chez l'homme, mais chez tous les animaux supérieurs. Le jeu est, en effet, avant tout, d'essence physiologique. Bain (1) dit avec raison : « Chacun sait qu'il y a une espèce d'activité qui semble vivre d'elle-même, qui ne coûte aucun effort, qui cause du plaisir, loin de fatiguer, et que ne modifie pas sensiblement ni un stimulus, ni l'idée d'un but, c'est manifestement l'effet d'une force spontanée. Le résultat de celte force spontanée est un certain mouvement qui parait tout à fait indispensable aux jeunes êtres n'ayant pas d'autres moyens de dépenser leur activité nerveuse. » — « Le plaisir que procure ce succédané de l'activité utile, dit Perez (2), est proportionné à la vivacité, à l'exubérance des forces mentales et cérébrales qui montent ou baissent en raison delà vigueur et de la nutrition du système nerveux. » Cette dernière phrase nous laisse prévoir ce que sera le jeu chez l'idiot dont les forces mentales sont loin d'être vives ou exubérantes.

En réalité, en effet, les idiots ne savent pas jouer. Le besoin du jeu, qu'on observe de si bonne heure chez les nourrissons, ne se remarque pas chez l'idiot et les parents vous disent que leur enfant ne jouait jamais, que plus tard il n'aimait paset ne savait pas s'amuser avec les enfants de son âge. Les agaceries de la mère à l'enfant, qui provoquent ses premiers rires, l'idiot y parait insensible, et cela attire par son élrangeté l'attention des parents.

Lorsqu'on pénètre dans les réunions d'idiots d'un certain âge, on est frappé de ce fait que, malgré les divertissements qu'on met à leur portée, malgré l'entraînement auquel leurs maîtres cherchent à les soumettre, on ne les voit jamais jouer avec entrain. De deux choses l'une, ou ils sont engourdis, apathiques et n'ont pas de plus grande satisfaction que de rester

(1) Bain, La Science de l'éducation.

(2) Perez, foc. cit:

BKSOIN DU JEU

immobiles dans un coin, ou ils sont agités et incapables des lors de se livrer à un jeu suivi quelconque.

On peut jouer seul ou collectivement. Dans les deux cas, on fait montre de qualités différentes et le jeu a des caractères particuliers.

Lorsqu'un enfant s'amuse seul, c'est plutôt, à ce qu'il nous semble, l'élément intellectuel qui est mis en mouvement ; l'enfant a un but, une idée qui suppose un raisonnement. Au contraire, dans le jeu collectif, c'est l'élément moteur et émotionnel qui semble avoir la plus grande part. C'est là que se montre la première tendance sociale, car le jeu collectif représente en petit la lutté ordinaire de l'existence. Les enfants cherchent à se devancer l'un l'autre; c'est à qui arrivera le premier au but, à qui sera le plus adroit, que ce soit le corps ou l'esprit dont il s'agisse. Le principal est de vaincre et de lutter. Le plaisir du jeu n'est qu'à ce prix, et ce plaisir est lïmolion causée par l'effort, l'exercice des fonctions et des facultés, et le succès ou la défaite. Aussi, le jeu collectif est-il préférable au jeu solitaire. Il habitue l'enfant à se trouver en contact avec ses semblables, à réprimer ses passions, à s'incliner devant ceux qui lui sont supérieurs, sous quelque rapport que ce soit, à juger des sentiments et du caractère dises semblables. Les idiots, eux, n'ont qu'une conscience bien imparfaite de leurs besoins physiologiques, ils sont indifférents, pas jaloux. Aussi n'éprouvent-ils pas le besoin de jouer parce qu'ils ne trouvent pas de satisfaction dans le fonctionnement de leur organisme ou de leurs facultés. Ils ne paraissent éprouver aucune satisfaction à faire montre de force, d'adresse ou d'intelligence. Néanmoins, comme le côté émotionnel est encore moins développé chez eux que le côté physique, on les voit préférer les jeux purement physiques, les exercices corporels aux jeux d'adresse proprement dits. Tels sont, par exemple, la gymnastique, la canne, les exercices de marche auxquels ils se plient mieux qu'à tout autre. La promenade, qui met en jeu à la fois les tendances physiques et émotionnelles, est un de leurs plaisirs favoris.

Il est une variété d'idiots qu'on voit jouer comme les autres enfants, ce sont les idiots erétinoïdes. Ce sont les jeux

tranquilles, solitaires qu'ils préfèrent. Ils restent très tard enfants sous ce rapport, comme sous celui du caractère général d'ailleurs, et cela contribue encore, avec leur physique, à leur faire paraître beaucoup moins que leur âge. On les voit, à quinze ou seize ans, jouer encore avec des poupées, ou avec des images, comme des enfants de trois ou quatre ans. ce qui, joint à leur physionomie impassible, leur donne un cachet tout particulier.

Les imbéciles savent se livrer au jeu, mais y apportent naturellement tous leurs défauts, et leur caractère s'y montre sous son véritable jour. Les jeux qui leur plaisent le plus sont les jeux bruyants, où ils peuvent casser, crier, être brutaux.

Ils dégénèrent souvent en querelles et se terminent par des coups. Jaloux et mauvais camarades, les imbéciles cherchent en effet à l'emporter par de mauvais procédés, usant de leur force vis-à-vis des plus petits pour gagner même quand ils ne le doivent pas. En un mot, tous leurs mauvais sentiments se donnent libre cours. Il ne faut pas, bien entendu, leur parler de jeux intellectuels, c'est aux jeux physiques surtout qu'ils aiment à s'adonner, et le plaisir qu'ils en éprouvent ne provient pas tant du sentiment qu'ils ont du fonctionnement de leur organisme, que de leur amour-propre et de leur désir de paraître supérieurs à ceux qui les entourent.

Si le jeu est une marque des dispositions sociales de l'individu, il existe une autre manifestation extérieure de ces dispositions. C'est la façon dont il secomporte vis-à-vis d'autrui dans ses rapports journaliers. C'est ce qu'on appelle la politesse, la civilité. C'est un produit de la civilisation, de l'éducation, très variable chez les différents peuples, aux différentes époques, maisqui se retrouve toujours sous une forme ou sous une autre.

On arrive assez facilement à donner des habitudes de politesse aux idiots simples. On en voit souvent de très polis, très avenants, très aimables. Il en est rarement de même chez les imbéciles. Prétentieux et grossiers, ils croient spirituels de se montrer insolents envers leurs supérieurs; surtout eu présence de leurs camarades. Lorsqu'on les réprimande, il arrive fréquemment qu'ils vous répondent par des grossièretés aux

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conseils qu'on leur donne et surtout dès qu'on a le dos tourné. Cela taisant partie de leur éducation plutôt que de leurs qualités naturelles, il est inutile d'insister davantage sur ce point qui n'a d'ailleurs pas une grande importance.

Nous avons rapporté à l'instinct d'imitation le langage artificiel. Mais cette question est si capitale dans la psychologie qu'il est indispensable de lui consacrer un chapitre spécial que nous trouverons plus loin.

Il existe encore chez les idiots un autre instinct qui se rencontre du reste à un certain degré chez les enfants normaux : c'est la destructivilé qui, chez tous les enfants, se montre comme première manifestation de leur motricité, sous forme de besoin de frapper, de casser, de détruire. Ayant besoin de dépenser leur activité motrice, et ne comprenant pas l'utilité des objets, ils ne trouvent rien de mieux que de les démolir. Uuand ils y sont arrivés, ils ont une sensation de satisfaction (pie donne l'effort couronné de succès. Mais bientôt ce besoin de dépense d'efforts cesse de se traduire par la destructivité. La constructivilé apparaît. Les enfants bâtissent en sable, échafaudent des morceaux de bois, des pierres, etc. Mais à peine ont-ils édifié qu'ils se mettent à démolir, paraissant éprouver un tel plaisir à ce dernier exercice qu'ils semblent ne s'être donné tant de peines pour construire ce qu'ils ont fait qu'en vue de la satisfaction qu'ils auront à le détruire. Le désir de conserver ce qu'ils ont élévé se montre enfin et se développe de plus en plus. Il n'y a plus que par instants, dans leurs jeux, quand ils lâchent la bride à leurs instincts, qu'ils détruisent encore pour le plaisir de détruire.

Chez les idiots, ces tendances sont encore bien plus accusées. Plus l'idiot est inférieur, et moins l'idée de construction et de-conservation est développée. La plupart brisent pour le plaisir de briser. Encore est-il douteux s'ils éprouvent réellement un plaisir. Ils ne se contentent pas en effet de mutiler les objets qui les entourent, ils se font subir à eux-mêmes des mutilations. Les exemples d'auto-mutilation chez les idiots profonds sont bien connus, maison peut les rencontrer également chez les imbéciles. Cependant ce qu'on observe le plus Sollier. — Uhliol. 7

souvent chez ces derniers, c'est le besoin de casser, de détruire ; c'est ce qu'on a désigné du nom de clastomanie. Dans ce cas, il est rare que cela se montre à l'état isolé. Ordinairement les idiots, même d'un certain Age, en restent au point où sont les tous jeunes enfants sous le rapport de l'instinct de destruction ; ils ne savent ni ne cherchent à édifier et mettent souvent une persistance étonnante et une grande habileté pour démolir. Tel est un idiot de Bicêtre, aveugle, et parlant à peine, qui arrive avec un simple clou à démonter toutes les serrures qu'il peut rencontrer.

Plus tard, lorsque la manie de casser et de détruire est passée, on n'observe guère chez eux le besoin inverse d'édifier. Mais du moins se montrent-ils conservateurs, ce qui tendrait à prouver que, s'ils ne construisent pas, c'est qu'ils en sont incapables et non qu'ils ne le voudraient pas. Il n'en est pas de même chez les imbéciles. Leur esprit malicieux ou malfaisant continue à les poussera détruire non plus dans le but de dépenser leurs forces, mais dans le dessein de nuire. C'est une satisfaction malsaine qu'ils recherchent. Tous ne sont pas ainsi naturellement, mais un grand nombre, et presque tous à un moment donné, sous l'influence d'une rancune, par exemple. Aussi doit-on s'en méfier beaucoup. Car une des formes les plus fréquentes après la clastomanie qu'on observe chez eux, est la pyromanie ou même les tendances homicides, avec l'étude desquelles nous entrerions dans le domaine pathologique.

Ce parallèle rapide des instincts chez les idiots et chez les imbéciles nous montre encore que, si les idiots sont des êtres la plupart du temps indifférents au point de vue social, il n'en est pas de même des imbéciles qui, le plus souvent, sont nuisibles et dangereux, anti-sociaux, avons nous dit.

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