DE L'INTELLIGENCE PROPREMENT DITE
Sommaire: Opinions diverse-. — Acquisition des idées. — Sensations et langage comme base d'acquisition. - Notions concrètes, Générales, abstraites. — Rôle de l'imitation dans l'acquisition les idées. — Conservation des idées. — Mémoire héréditaire, organique, acquise.— Mémoire visuelle. — Rappel dos émotions.
— Mémoires spéciales— Comparaison.— Généralisation.— Idées abstraites. — Calcul. — Idée de temps, de lieu. — Idées fixes.
— Association des idées. — Jugement. — Raisonnement. — Entêtement. — Délire. — Imagination reproductive et créatrice.
Nous nous occuperons surtout, dans ce chapitre, de l'intelligence chez l'idiot, à cause des particularités qu'elle offre au point de vue de la psychologie générale . Celle de l'imbécile se rapproche en effet de celle de l'homme normal, sauf certains points que nous signalerons. C'est une intelligence atrophiée sous certains rapports, hypertrophiée sous d'autres, régulièrement développée sous d'autres encore, tout cela sans ordre défini, sans caractéristique spéciale, si ce n'est toutefois le défaut de régularité, l'instabilité et le faible développement général.
On a jugé très superficiellement l'intelligence des idiots. M. Dagonet (l),par exemple, se contredit en disant: « Les facultés intellectuelles en rapport avec l'imperfection des sens se trouvent chez l'idiot à l'étal rudimentaire. Nous dirons avec Esquirol qu'on peut juger du degré d'intelligence des idiots
0 Dagonet, loc. cit.
Sollier. — L'Idiol.
PSYCHOLOGIii DE L'IDIOT ET DE L'IMBÉCILE
par l'étendue de leur vocabulaire. ■> Dans la première phrase en effet, il prend pour mesure de l'intelligence le développement des sens, dans la seconde, celui du langage. Ce qui est vrai, c'est que la base est le développement des sens et que le langage sert à étendre l'intelligence.
De même Griesinger (1) dit : « Chez l'un il n'y a aucune production d'idées, tandis que chez un autre l'idée s'efface aussitôt qu'elle a été produite. Chez l'un, c'est la perfection sensorielle qui manque, chez un autre c'est seulement l'idée abstraite, et ainsi de suite. » Il semble admettre ainsi quatre catégories: 1° l'une par impuissance à produire l'idée ; 2° une par défaut d'attention à la conserver une fois produite; 3" une par incapacité sensorielle à la percevoir ; -i° une enfin par impossibilité de s'élever à l'idée abstraite. Nous pouvons répondre à cela que, pour admettre le premier cas, il faudrait admettre des idées innées, capables de se produire spontanément, sans provenir des sens ou de l'association d'idées communiquées par les sens, à moins que ce ne soit ce défaut de production d'idées par association qu'il veuille indiquer. Dans ce cas, il est dans le vrai. lfy a des idiots qui ne peuvent généraliser, comme nous le verrons. Dans le second cas, c'est l'attention qui fait défaut . C'est parfaitement exact ; c'est même là le point capital. Sans attention, pas de perception nette, pas de mémoire précise. Dans le troisième cas, c'est le défaut de perception sensorielle des notions qu'on accuse. Nous venons précisément d'en montrer l'importance. Enfin, dans le quatrième cas, l'idiot ne peut s'élever à l'idée abstraite. Kien de plus juste. Aussi, à part le vague qui règne à l'endroit de la première catégorie, Griesinger a vu exactement. Mais ce que nous contestons, c'est l'ordre qu'il a donné, si toutefois il a eu l'intention d'indiquer un ordre spécial. Pour nous, en effet, ce que l'on doit d'abord considérer, c'est l'imperfection sensorielle qui empêche toute notion d'entrer dans l'esprit. Ensuite, c'est l'attention qui, malgré la perfection des sens, l'empêche également, mais peut être obtenue. Puis vient l'impossibilité de la généralisation et enfin de l'abstraction.
(i) Griesinger, loc. cil.
ACQl [SITION DliS IDEICS
L'intelligence proprement dite comprend quatre opérations, que nous allons passer successivement en revue: acquisition des idées, conservation des idées, association des idées, production des idées.
Nous acquérons les notions et les idées de deux façons. Les notions ou idées concrètes nous sont fournies par les sens et exclusivement par eux au début, avant l'apparition du langage. Celui-ci, à sou tour, nous fournit les idées et peut seul nous donner les idées abstraites. Lorsqu'il nous fournit des idées concrètes d'un objet, ce n'est qu'en faisant appel à la mémoire et à la faculté de comparaison.
Mous avons déjà vu quel était l'état de la sensation chez les idiots et les imbéciles dans notre chapitre sur la perception des sensations. Nous avons vu que, à peu près nulle chez les idiots les plus inférieurs, elle commençait avec l'attention pour se développer avec celle-ci et atteindre presque la normale chez les imbéciles. Ces derniers, en effet, sont beaucoup plus aptes que les idiots à connaître les différents objets. Pour bien connaître un objet, il faut en effet meure en jeu des facultés différentes qui sont la comparaison, le raisonnement et le jugement. Il faut saisir les ressemblances et les différences qu'il offre avec un objet analogue. Or, les idiots peuvent voir et ne pas toujours comprendre ce qu'ils voient, ou l'impression précédente s'efface devant l'impression nouvelle plus vive. L'exercice de la vue, de l'ouïe, de tous les sens est donc indispensable si l'on veut éduquer les idiots, et c'est par là qu'il faut commencer pour leur faire entrer la première notion dans la tète. C'est à eux que peut, ou jamais, s'appliquer cette parole du Psalmiste : ils ont des yeux et ils ne voient pas, ils ont des oreilles et ils n'entendent pas. L'éducation des sens est la première à exercer, et Séguin, qui connaissait à fond ce sujet, ne s'y est pas trompé. Tous ceux qui l'ont suivi ont appliqué ce principe. C'est là la leçon de choses qui est à la base à la condition, bien entendu, que l'attention soit suffisamment développée pour qu'elle soit suivie et par conséquent profitable.
Il n'entre pas dans notre plan d'examiner ici les procédés employés pour atteindre ce but. Celte question est une conséquence de celle que nous étudions en ce moment, car il faut
PSYCH0L0GIK DE L'IDIOT ET DE l/IMBKCII.E
évidemment connaître le terrain qu'on a à cultiver avant de savoir comment le cultiver et ce qui peut y pousser.
Après les sens dont il faut faire l'éducation, la chose la plus importante à développer est le langage sans lequel les idées abstraites et les idées générales ne peuvent guère être introduites dans l'esprit. L'individu réduit aux seules notions que lui fournissent les sens, si parfaits qu'ils soient, reste au point où se trouve un animal intelligent. Au bout d'un certain temps, la répétition des mêmes sensations en présence des mêmes objets lui donne, avec l'aide de la mémoire, une certaine expérience, qui lui permet de se rendre compte qu'il existe des objets ayant des propriétés semblables, quoique différant plus ou moins d'aspect, et c'est tout, probablement. Au contraire, avec le langage nous pouvons donner les idées abstraites de temps, d'unité, d'infini, de relatif et d'absolu, etc., ce que les spiritualistes appellent les premiers principes. Qu'on nous permette de remarquer que, si ces principes étaient réellement les premiers, s'ils étaient indispensables à loute intelligence pour son développement, on devrait les retrouver chez les intelligences même rudimentaires. Or, il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi. Ces premiers principes ne sont que des résultats du raisonnement et pas du tout de l'expérience et encore moins des tendances naturelles de l'esprit humain. On oublie qu'il y a des degrés dans l'intelligence humaine tout comme il y en a entre celles des différentes espèces animales, et que l'intelligence des êtres dégénérés que nous considérons est bien plus comparable à celle des animaux qu'à celle des esprits les plus élevés de l'humanité.
Les procédés d'acquisition des idées chez l'idiot soni en réalité les mêmes que chez l'enfant normal. Ce sont les sens et le langage. Mais ce qui diffère, c'est l'importance relative des deux, c'est la longue durée de l'emploi consécutif de ces deux moyens. Chez l'enfant normal, on commence naturellement par faire appel à ses sens pour lui donner la notion de ce qui l'entoure. Mais dès quinze mois ou même moins, on cherche à lui inculquer une image représentative de l'objet concret et même des qualités de cet objet par le mot qu'on lui associe continuellement. Bientôt, c'est surtout par le langage et non