‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécileChapitre 73 sur 90 · ISI · texte numérisé non relu

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plus seulement par les sens qu'on fait péuétrer la nouvelle notion dans l'esprit de reniant.

Dès trois ans on peut déjà lui donner des idées sans avoir recours aux sens, sans lui faire toucher, sentir, voir l'objet dont on lui parle, quoique l'association des deux méthodes, la leçon de choses, soit toujours préférable. Chez l'idiot, il n'en est plus de même. Nous avons vu combien le langage est défectueux chez lui, non seulement pour l'exprimer, mais aussi pour le comprendre. Quelquefois même il reste si rudimenlaire que s'il fallait compter sur lui seulement, ce serait à désespérer de son éducation. Aussi chez lui faut-il s'adresser à ce qui est le plus développé, les sens. Au lieu de l'impressionner par là jusqu'à deux ou trois ans seulement, il faut les employer pendant dix ans et plus, toujours même quelquefois. Le langage n'est qu'un auxiliaire insuffisant. Il y a à Bicêlre, dans les ateliers, des enfants qui seraient incapables de nommer tous les objets dont ils se servent et qui cependant savent bien s'en servir et travaillent convenablement. A les voir travailler ainsi, on les croirait plus développés intellectuellement et on est surpris, quand on les interroge, de voir qu ils vous comprennent à peine.

L'acquisition des idées chez l'enfant normal et chez l'idiot se fait donc par les deux procédés ordinaires, mais d'une manière inverse, et avec une lenteur extrêmement plus marquée.

Nous avons trois ordres de notions ou d'idées à étudier : les notions concrètes, générales et abstraites. Les notions concrètes nous étant fournies par les sens et ceux-ci ayant déjà été étudiés, étant d'ailleurs variables avec l'éducation, nous n'y reviendrions pas si nous ne voulions insister sur certains points et rechercher comment les idiots apprécient différentes qualités de la matière.

Les formes qui les frappent le plus sont le carré et surtout le rond. C'est toujours à ces deux formes qu'ils se rapportent pour définir le cercle. C'est ainsi que le quadrangle devient un carré allongé et l'ovale un rond allongé. Ils saisissent bien l'incompatibilité de ces deux formes, car pour eux l'expression s rond carré » signifie l'impossibilité. « Autant faire des

ronds carrés », vous disent-ils, quand ils jugent un»; chose matériellement impraticable.

Dès que l'idiot est capable d'un peu d'attention, il paraît éprouver une véritable jouissance à la vue des couleurs. C'est surtout le rouge qui l'attire, et beaucoup aiment à s'attifer de chiffons écartâtes. Séguin a remarqué que la majeure partie des filles et un très petit nombre de garçons impressionnables sont plus vivement affectés par les modifications du coloris que par les différences de forme. Ainsi la plupart des filles distinguent très vite du bleu de plusieurs nuances, et les garçons mieux un losange d'un carré, un hexagone d'un octogone, lis ne distinguent pas un objet par sa forme, mais par son usage.

L'idiot a la notion de la surface, car il aime à passer ci à repasser sa main sur ce qui est poli, comme la porcelaine, le verre, le bois raboté ; il sait donc apprécier le rugueux et le lisse.

L'idiot profond ne sait pas apprécier les dislances. Peutêtre est-ce une des causes qui le font toujours rester en plaie Il progresse lentement, comme par crainte de se cogner. Quand il marche, il s'arrête bien avant l'obstacle. Séguin dit qu'ils n'ont aucune notion des plans et que, pour les distances, ils les mesurent en raison de leur paresse et les trouvent toujours trop longues. Pour la quantité, au contraire, ils la mesurent en raison de leur gourmandise et la trouvent toujours insuffisante.

Les notions générales et abstraites sont le résultat de la comparaison, de la généralisation, du raisonnement et du jugement, et trouveront mieux leur place quand nous examinerons ces diverses opérations psychiques.

Il nous reste cependant encore un point à examiner au point de vue de l'acquisition des idées : c'est le rôle de l'imitation. Nous avons vu à propos de cet instinct que l'intelligence n'y prenait qu'une bien faible part, et que c'était un acte automatique, l'exercice d'un instinctnaturel. Mais de même qu'on reconnaît l'intelligence d'un enfant à la façon dont il imite plus ou moins bien les actes et les opérations mentales

MITIONS CONCRÈTES

spéciales, surtout selon qu'il varie ses imitations en les adaptant aux circonstances, de même, d'un antre côté, l'imitation est une source de connaissances pour l'individu.

Chez l'idiot, on ne peut malheureusement pas en tirer le même parti que chez les enfants ordinaires au point de vue intellectuel. On met en jeu leur pouvoir d'imitation pour les dresser en quelque sorte à faire tel ou tel travail, tel ou tel acte plus ou moins compliqué sans qu'ils en comprennent souvent le but. On crée ainsi chez eux une association de mouvements adaptes, analogue à ceux, de la marche par exemple, et qui se reproduisent en quelque sorte sous forme de réflexe sans que l'intelligence y prenne, part. Ce qui le prouve, c'est que, si vous cherchez à modifier, en vue d'un but un peu différent, ces mouvements associés, c'est toute une éducation à refaire pour le nouvel exercice. La mise en jeu de l'imitation chez l'idiot n'a donc pas pour effet, à proprement parler, de développer son intelligence, mais bien plutôt son activité motrice et de la régler d'une façon déterminée, invariable. Ce n'est pas une idée qu'on lui donne, c'est un mécanisme qu'on lui crée. Chez l'imbécile il n'en est pas de même. Il imite ce que l'on fait devant lui, grossièrement et para peu près le plus souvent, mais il l'imite. Mais si vous voulez le déshabituer du procédé que vous lui avez donné, il l'abandonne avec facilité. Vous croyez alors lui avoir appris quelque chose de nouveau et différentes manières de faire suivant les différents cas. Malheureusement une idée chasse l'autre, et quand il se retrouve devant le premier cas auquel il était habitué, il n'est pas plus avance et il faut lui remontrer, comme si c'était la première fois, ce qu'il a à faire. De sorte que, sous un certain rapport, il est beaucoup plus facile de tirer parti du travail de l'idiot à condition de lui faire faire toujours identiquement le même, que de celui de l'imbécile qui ne se perfectionne que très peu, dont l'attention se fatigue très rapidement cl à qui il faut incessamment remontrer la même chose dès qu'on a cessé de la lui faire exécuter. Chez l'imbécile, par conséquent, l'imitation fait naître une notion que l'intelligence assimile, mais qu'elle est incapable de retenir, ce qui revient au même (pie si elle ne l'assimilait pas.

Il ne faut pas croire cependant, de ce que L'intelligence ne se manifeste pas toujours, qu'il n'existe aucune impression intellectuelle dans le cerveau. Il peut arriver simplement que celte impression n'ait pas été assez forte pour être facilement extériorisée à nouveau, ou que l'attention du sujet ne soit pas assez intense pour la faire surgir dans le champ de la conscience. Celte double hypothèse n'est pas une simple vue de l'esprit. De même qu'on voit certains aliénés recouvrer une lucidité complète ou relative sous l'influence d'une affection fébrile, on peut voir, comme l'a remarqué avec justesse Griesinger, et après lui Féré, une excitation provoquée par une douleur, ou une maladie aiguë déterminer des manifestations intellectuelles, une activité psychique, qui jusque-là étaient restées cachées ou qui semblaient ne pas exister. Cela nous montre que chez quelques idiots à l'état ordinaire La réceptivité intellectuelle est plus grande qu'on ne le pensait, et que s'ils ne peuvent manifester leurs impressions, celles-ci n'en laissent pas moins quelques traces dans leur esprit.

Griesinger rapporte l'histoire d'un idiot qui ne pouvait articuler que quelques mots et qui, étant devenu hydrophobe. se mit à parler de choses qui étaient arrivées plusieurs années auparavant et auxquelles à cette époque il n'avait pu prendre aucune part.

Les notions et les idées, une fois qu'elles ont fait impression dans le cerveau, doivent, pour être profitables, y demeurer plus ou moins longtemps. Autrement la vie psychique n'est qu'une succession d'impressions n'ayant aucun lien entre elles. L'éducation serait absolument impossible, l'expérience n'existerait pas. La mémoire, c'est-à-dire la faculté qu'a le cerveau de conserver les impressions sensibles et les images représentatives des objets et des mots, est donc une condition primordiale du développement intellectuel et de la personnalité. C'est elle que nous allons maintenant étudier.

On peut distinguer trois sortes de mémoires : héréditaire, organique, acquise. La mémoire héréditaire peut expliquer certaines aptitudes singulières que l'on rencontre chez quel-

MÉMOIRE ORGÀNIQl li

ques idiots et qui font contraste avec le reste de l'intelligence du sujet. Nous avons déjà cite l'exemple de cet idiot dont le grand-père, le père et le frère étaient tambours et qui s'était îins à battre de la caisse sans avoir jamais vu cet instrument. On en pourrait citer bien d'autres exemples. Cette mémoire pourrait encore expliquer comment certains idiots sont capables de faire certaines choses assez complexes et demandant la mise en jeu de plusieurs facultés, telles, par exemple, que jouer aux cartes. Il semble assez difficile, en effet, comme le remarque Pérez, à propos de certains enfants présentant cette particularité, que l'intelligence, remarquable dans un exercice donné qui nécessite la mise en action de l'Intelligence tout entière, se souvenir, imaginer, prévoir, regarder, calculer, juger, raisonner, que cette intelligence soit nulle en tout le reste. En admettant la mémoire héréditaire, il nous semble, quoique malheureusement nous n'ayons pu l'expérimenter nous-mème, que cela peut s'expliquer assez rationnellement. Cette question delà mémoire héréditaire est du reste très obscure encore, car il est jusqu'ici admis que les phénomènes intellectuels acquis ne se transmettent pas.

La mémoire organique, c'est-à-dire la mémoire inconsciente de mouvements associés, combinés en vue d'un but déterminé, comme par exemple la marche, pour ne citer que l'exemple le plus simple, est quelquefois complètement nulle chez les idiots. Il y a à cela deux raisons : l'état des centres nerveux et l'état de l'attention. Les deux choses peuvent du reste se combiner. D'une part, en elfet, nous savons que, pour qu'un mouvement se produise, il faut que l'image représentative du mouvement apparaisse dans le centre. Plus cette image apparaîtra sous une faible excitation, plus le mouvement s'exécu tera avec rapidité et facilité, au point qu'au bout d'un certain temps il se passera presque complètement en dehors du champ de la conscience. Or, chez les idiots, ces centres sont, ou arrêtés dans leur développement ou atteints de lésions plus ou moins destructives. Dans l'un ou l'autre cas, on comprend que leur fonctionnement soit très défectueux et que les impressions motrices ne se fixent pas dans les centres. Mais, d'autre part, nous avons dit combien l'attention était faible

m PSYCHOLOGIE DE L'IDIOT ET DE L'IMBÉCILE

chez L'idiot, instable chez l'imbécile. Si les centres moteurs proprement dits ne sont pas touchés, mais (|ue l'ensemble du cerveau soil atteint clans son développement, l'attention nécessaire pour User l'impression produite sera insuffisante ou elle mettra très longtemps à se fixer, ou elle ne se fixera jamais. Une fois fixée cependant, elle subsistera plus ou moins longtemps. C'est, ce qui arrive pour les mouvements associés comme ceux de la marche. Mais nous allons voir tout à l'heure, à propos de la mémoire acquise, que la persistance de l'impression produite n'est pas la même chez l'idiot et chez l'imbécile.

Plus encore que pour la mémoire organique, l'attention est indispensable pour la mémoire acquise. « La mémoire, dit Griesinger (I), est le seul côté par lequel ces individus soient accessibles à l'éducation, et encore ce que I on peut obtenir de mieux, c'est qu'ils satisfassent à peu près par leurs pensées et par leurs actes aux convenances de la vie ordinaire, c'est qu'ils se rendent un peu utiles pour toutes les choses qui demandent plutôt une simple imitation que de l'initiative. » Sans l'attention, pas de mémoire, non pas tant que l'attention soit nécessaire à la reproduction des impressions dans l'écorce, mais bien parce qu'elle est indispensable à leur fixation. Pérez (2) en fait également une condition essentielle de la mémoire, tout en admettant, comme nous le faisons nousmême, qu'elle dépend aussi de ces stimulants, c'est-à-dire de la sensibilité sous toutes ses formes. L'émotion y joue un rôle énorme en fixant plus vivement les images, et, comme dit Bain, l'absence de sensation entraine nécessairement une absence de mémoire. Chez les enfants intelligents dont le développement se fait rapidement, où beaucoup de facultés se développent pour ainsi dire simultanément, il est moins aisé de saisir le rôle de l'attention dans la mémoire, l'attention se montrant dès le bas âge. Au contraire, chez l'idiot, on assiste quelquefois au développement tardif de l'attention, au moins à l'égard de certains sujets et précisément de ceux qui

fi; Gricpingor, loc. cit.

(à) Pétez, loc. cil.

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