DÉVELOPPEMENT DE LA MÉMOIRE
développent Le plus L'intelligence. Chez L'enfant, par exemple, on attire son attention sur la connaissance des choses avant de songer à L'attirer sur les mouvements organiques, sou état physique ne le permettant pas encore. Plus tard, l'attention se porte encore de préférence sur tout le domaine intellectuel: langage, raisonnement, image des objets, etc. Chez l'idiot, au contraire, on ne peut souvent attirer son attention sur aucun objet, et lorsque son état est assez résistant, on s'occupe alors de développer ses organes et de les éduquer. Gesontles mouvements automatiques. Liéréditaires.qui s'apprennent le mieux. Mais une fois appris, l'idiot peut aller, venir, se mouvoir, sans qu'il soit possible de fixer son attention sur quoi que ce soit d'intellectuel. On le voit prendre les objets sans avoir l'air de les connaître, à moins qu'ils ne servent à quelque besoin impérieux, comme la nutrition. On cherche alors à éduquer ses sens, à attirer son attention intelligente par tous les moyens en notre pouvoir. On est frappé alors de voir que c'est seulement à partir de ce moment que l'impression déterminée peut se fixer dans le cerveau, de plus en plus facilement, et au bout d'un certain temps on reconnaît qu'à la vue d'un objet L'idiot se rappelle l'avoir déjà vu. L'impression n'est pas donc seulement fixée, mais elle est susceptible d'être réveillée, et c'est là ce qui constitue la véritable mémoire. Après qu'on a pu ainsi la réveiller par l'objet lui-même, on associe un mot à l'objet, et alors c'est le mot qui suffit à réveiller L'image de l'objet. La mémoire est alors complètement constituée.
Ces différentes phases de la mémoire qui se déroulent rapidement chez l'enfant normal sont beaucoup plus lentes chez l'idiot, et quelquefois même on ne les voit pas toutes se succéder. Cette dissociation est intéressante, car on ne peut guère l'observer sur les enfants ordinaires.
A un premier degré, nous voyons la mémoire à L'état latent, se développer sous l'influence seulement d'une violente excitation, telle que celle causée par une maladie fébrile ou par une émotion foi te. C'est ainsi qu'on a vu à la suite de la - craniectomie des idiots se mettre à parler mieux qu'ils ne l'avaient jamais fait et montrer ainsi des connaissances qu'on était loin de leur soupçonner. Il y a même là, au point de vue
PSYCHOLOGIE Dli L'IDIOT ET DE L'IMBÉCILE
du mécanisme do la mémoire, une prouve do la théorie que j'ai soutenue ailleurs (I). C'est la première phase : la mémoire existe bien sous le rapport de la conservation de l'idée, de l'image, mais elle n'existe pas sous le rapport de la reproduction de celle image, au moins dans les conditions normales.
Faisons un pas de plus, et nous voyons un idiot qui, à côté de celte mémoire latente (que l'on ne peut pas toujours constater), présente seulement le second degré, le rappel de l'image sous l'impression de l'objet réel. C'est ce qu'on constate en ell'el assez souvent, et en particulier pour les objets qui excitent leurs désirs, et de même aussi pour les lieux (mémoire des lieux). Nous avons vu, à propos de l'attention, que la première chose qui attirait l'attention des idiots incurables était la vue de la nourriture. Il est bien évident que, s'ils poussent des cris de joie à celle vue, c'est qu'ils se rappellent les sensations antérieurement produites par les mêmes objets. En dehors de la vue, rien ne peut leur rappeler cette image. Ils ne comprennent pas le mot qui la représente. Mais, dans ce ras, on peut penser que c'est presque un simple réflexe qui fait croire à un phénomène de mémoire, et que c'est le goût et l'odoral mis en jeu pour la plus grande satisfaction de l'estomac, qui éveillent en môme temps la sensation agréable que produit la satisfaction d'un besoin tel que la faim. Il est certain que cela doit agir dans uue certaine mesure. Mais cela n'agit pas seul, car la seule vue des plats et des assiettes sans aliments suffit à déterminer cette joie sans qu'on puisse invoquer ici 1 influence de l'excitation des sens du goût et de l'odorat. Il y a certainement un fait d'association d'images, un fait de mémoire.
11 en est de même, et à un degré supérieur, de la mémoire locale qui, elle, ne saurait agir par la satisfaction d'un besoin naturel impérieux. Celle-ci du reste ne se rencontre que chez l'idiot curable, chez qui l'attention commence à se développer. Il reconnaît très bien le réfectoire, la classe, le dortoir, son lit même dans ce dortoir. Ici, ce n'est plus l'émotion vive qui
(i) Le Problème de la mémoire. Essai <lo psyctio-niécanique, î vol., F. Alcan. 1900.
IH ,,111 s DE LA MÉMO Ht K
produit le réveil de l'image, c'est parce qu'elle est plus fixée par la répétition de la sensation. Il reconnaît même les personnes qu'il a l'habitude de voir, et même quelquefois après être reste assez longtemps sans les voir.
Ions ees phénomènes de mémoire sont très simples, lis supposent la mise en jeu d'un très petit nombre de centres. Cette mémoire n'implique pas le langage, c'est celle qu'on peut observer chez les animaux.
\u contraire, dès que le langage existe, tout un champ nouveau est ouvert à la mémoire ; d'une part, le souvenir des choses connues par l'intermédiaire des sens, à l'audition du mot qui les représente, et, d'autre part, le souvenir d'une idée introduite dans l'esprit sans le concours des sens et simplement parle langage. Ces deux degrés peuvent encore s'observer isolément chez l'idiot.
Nous avons vu, à propos du langage, qu'il y a des idiots qui comprennent à peu près sans pouvoir parler, comme à un certain Age font les enfants ordinaires. Chez eux il suffit de dire un mot simple, le nom d'un objet qu'ils connaissent bien, pour que leur attention se porte sur cet objet s'il se trouve près d'eux, ou de le leur promettre pour éveiller chez eux l'idée. Si on leur promet par exemple un gâteau, ils expriment de la joie, ce qui montre bien que, chez eux, l'image verbale, auditive, a éveillé l'image visuelle et gustative du gâteau. Le réveil d'images n'est autre chose qu'un phénomène Je mémoire encore bien simple. Malgré cela, c'est un adjuvant utile pour l'éducation, car, d'après Bain (1), la mémoire y jouerait le plus grand rôle. Il permet en effet d'exciter l'attention sur d'autres points par la perspective d'un objet désirable qu'on n'a pas en sa présence, ou d'une punition déjà subie. On n'agit pas autrement avec un animal éducablc, comme le chien, par exemple, chez lequel le mot fouet éveille l'idée de correction. Beaucoup d'idiots s'en tiennent là si leur aptitude à comprendre le langage est peu développée. Si elle l'est suffisamment, on peut beaucoup mieux agir et les éduquer.
( i ) Bain. loc. rit.
Mais une condition nécessaire aussi à la mémoire, (.-'est l'association des idées, laquelle, nous allons le voir, est assez faible chez les idiots et les imbéciles. En effet, tout fait de mémoire comporte une idée de temps et de lieu, un réveil d'images visuelles, auditives ou autres. Si l'un de ces (déments vient à manquer, le souvenir est incomplet. Or, comme il parait bien que ces images ont des centres spéciaux, si les associations entre ces différents centres ne se font pas ou se font mal, la mémoire se trouve compromise, et c'est ce qui arrive le plus souvent chez les idiots et les imbéciles. Ajoutons aussi que souvent le réveil de l'image principale se fait faiblement, et nous comprendrons pourquoi l'association se fait aussi mal .
Il faut aussi pouvoir réveiller les émotions, les sentiments et les idée> précédemment développés. Nous avons vu à propos des sentiments combien les émotions sont atténuées chez les idiots et les imbéciles. A plus forte raison, le réveil des émotions chez eux doit-il être très faible. Pour réveiller l'émotion déjà éprouvée, on ne peut se servir que du langage. Il faut donc que l'enfant comprenne suffisamment la langue. Parmi les émotions les plus fortes que l'idiot puisse éprouver celle de la crainte vient en première ligne avec celle du plaisir. Ce sont les deux moyens d'éducation qu'on applique couramment. Mais avant de recourir à la menace ou à la promesse par le fait même, comme lorsqu'on montre le fouet ou un gâteau pour obtenir ce qu'on ordonne, on recourt d'abord à l'idée du fouet ou du gâteau déjà connu pour frapper l'esprit. Si nous prenons ces exemples simples — et ce sont presque les seules émotions qu'on puisse déterminer chez des idiots inférieurs — nous voyons qu'il est très difficile d'éveiller leur souvenir d'une punition reçue ou d'un gâteau donné pour les faire agir. L'émotion laisse trop peu de souvenir dans leur esprit, et d'autre part elle perd rapidement de son intensité, si elle est souvent renouvelée ; il en résulte qu'on est pris au dépourvu et qu'on tourne dans un cercle vicieux. L'idiot est craintif, c'est vrai ; mais sitôt la crainte de la punition entrevue, passée, elle disparait presque complètement de
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son esprit, il en est de même du plaisir qu'on lui procure. Chez l'imbécile, le souvenir des deux choses existe, mais, par le fait de son instabilité mentale, le souvenir, affaibli déjà, s'efface rapidement et on n'a par conséquent que très peu d'action. La mémoire affective est donc très peu développée chez eux, au prorata, du reste, de leur affectivité qui est rudimentaire ou pervertie.
Cette aptitude à reproduire les émotions de tout genre constitue un des traits les plus précoces et les plus tenaces du caractère. Eh ! bien, chez les idiots, le caractère est vague, mal dessiné. On sait bien grosso modo si tel enfant est doux ou craintif, tel autre violent ou méchant, et c'est à peu près tout. L'analyse du caractère est, du reste, une des choses les plus difficiles de la psychologie normale, et on ne sait pas même bien au juste ce qu'il faut entendre par le terme de caractère. Quoi qu'il en soit, on voit que ce qu'on observe du caractère des idiots concorde bien avec ce qu'on constate de leur impuissance à reproduire tel ou tel genre d'émotions.
Les faits qui sont du domaine de l'intelligence qu'on peut répéter à satiété, dont on peut aussi souvent qu'on veut impressionner l'esprit, s'imprègnent mieux dans le cerveau, et c'est ainsi qu'on peut arriver à la longue à apprendre certaines connaissances indispensables.
Diverses influences excitent du reste la mémoire, les émotions agréables par exemple, l'attention. Or, tout cela est atténué chez les idiots, d'où les difficultés qu'on éprouve dans leur éducation.
Nous devons dire un mot aussi des mémoires spéciales qu'on observe chez certains idiots et imbéciles. La plupart des sujets extraordinaires qu'on exhibe rentrent dans celte catégorie d'individus M. Falret nous a cité un imbécile d'un asile d'Angleterre connaissant la date de naissance et de mort de tous les grands hommes et la date de beaucoup de faits historiques, de batailles, etc. Sur tout le reste, l'intelligence et la mémoire même sont presque nulles. Il en est de même de la mémoire pour les airs de musique qu'on remarque si fréquemment chez les idiots. B..., un jeune idiot de cinq ans, à Bicôtre, ne revient jamais de chez ses parents sans con-
naître toule une, série de nouvelles chansons qu'il ne comprend du l'esté pas. C'est le fait des imbéciles aussi qui retiennent facilement les vers et les chansons dont le rythmé les aide considérablement. M. Charpentier (1) a cité l'observation très intéressante d'un imbécile chez lequel il y avait eu suppression complète du langage pendant vingt ans et qui, un jour, s'était remis à parler couramment. Malgré l'absence d'exercice pendant un aussi long temps, le souvenir ne s'était donc pas du tout perdu des mouvements nécessaires a l'articulation.
En somme, nous voyons que la mémoire est très imparfaite chez l'idiot et chez l'imbécile. Ce qu'elle présente surtout, c'est la difficulté de conservation de l'image el surtout de reproduction. Elle est paresseuse comme son attention. Biais elle offre avec celle de l'imbécile celte différence, qu'elle est plus souvent accompagnée de compréhension. La mémoire des imbéciles est quelquefois très développée, mais, si on les observe avec soin, on s'aperçoit qu'ils récitent toujours les choses dans l'ordre où ils les ont apprises, et qu'ils ne les comprennent pas. La moindre interversion que vous introduisez dans leur récitation, la moindre interruption les arrête. Quand ils ont de la mémoire, ils n'ont donc pas pour cela d'intelligence, mais ils peuvent, la première fois qu'on les entend, en imposer. Si on leur fait raconter de nouveau ce qu'ils vous ont déjà dit, on est surpris de les entendre débiter leur récit de la même façon, dans les mêmes termes pour ainsi dire stéréotypés. C'est de l'automatisme pur, et si vous leur demandez la moindre explication sur un point, ils sont incapables de vous la donner. Autant de fois vous les ferez recommencer, autant de fois ils vous débiteront les choses de la même manière. S'ils ont appris les jours de la semaine, par exemple, en commençant par le jeudi, et que vous leur demandiez de vous les énumérer en débutant par le lundi, il en est qui en seront incapables. Leur mémoire, très inégale du reste, ne peut donc leur servir en rien. S'ils apprennent quelquefois relativement assez vite, ils oublieni
(1) Charpentier, Annâlès médico-psychologiques, i885.
APPRKCl \ I ION DKS liESSKMBl-AXCES
de même. Aussi les idiols peuvent-ils se maintenir très longtemps au même point de développement une fois atteint, tandis que, si on abandonne tant soit peu les imbéciles à eux-mêmes, ils oublient généralement tout avec une rapidité extrême. L'éducation des idiots curables est donc, sous un certain rapport, plus profitable que celle des imbéciles.
Ces matériaux acquis par les sens et le langage, conservés et reproduits par la mémoire, seraient peu de chose si l'on n'en lirait pas parti pour raisonner et juger, c'est-à-dire faire œuvre d'intelligence. Mais ces deux actes mentaux nécessitent, pour se produire, des opérations préliminaires. Ces opérations sont : la comparaison qui nous fait apercevoir les ressemblances et les différences des choses et l'association des idées, laquelle se fait par contraste, par ressemblance ou par contiguïté. Nous pouvons, par la comparaison, nous élever de l'idée concrète à l'idée générale et à l'idée abstraite, et c'est en associant ces idées ensemble que nous pourrons raisonner et juger en dernier terme. Comment ces diverses opérations se passent-elles chez l'idiot? C'est ce qu'il nous faut maintenant examiner.
Bain (i) considère comme la première condition de la comparaison et du jugement la distinction des différences entre les choses ; c'est le discernement : « L'esprit a pour point de départ le discernement, dit-il. La conscience de la différence est le commencement de tout exercice de l'intelligence. » 11 reconnaît du reste aussi que la faculté de constater les ressemblances est également indispensable. Les psychologues sont divisés sur la question de savoir si l'on est apte à saisir les différences avant les ressemblances. Si l'on tient compte que plus les sens sont exercés et sensibles, plus on saisit des différences minimes, on comprendra que des sens très rudimentaires comme ceux de l'enfant en bas âge ou de l'idiot seront facilement induits en erreur et que ce seront surtout des ressemblances grossières qui les frapperont. Il est évident, d'autre part, que des objets absolument différents
(1) Bain, /oc. cil.
Sollter". — L'Idiot.
PSYCHOLOGIE UK l/IDloi lîT DE L'IMBÉCILE
déforme ne seront pas confondus. Mais ce qui montre le mieux l'étendue de l'intelligence, ce n'est pas de saisi r des ressemblances môme assez fines, mais bien des dillérences légères, car c'est à ce prix que nos connaissances s'étendent et que nous apprenons que des objets en apparence semblables ont des usages et des propriétés diflérenls.
Chez les idiots, c'est manifestement l'appréciation des ressemblances qui prédomine. L'idiot simple peut comparer, mais ne saisit que des rapports grossiers et supcrliciels. Ce qui le frappe le plus, c'est la couleur et la forme. Nous avons vu que c'est même souvent la couleur, de sorte qu'on comprend qu'ils jugent bien mal si, pour comparer deux objets, ils s'en rapportent d'abord à cette qualité tout à fait accessoire dans la majorité des cas. Ils confondent très facilement les personnes. Toutefois, c'est elles qu'ils apprennent en premier à différencier. Quant aux objets, ils ne saisissent que les grosses ressemblances et appellent, par exemple, pomme, tout ce qui y ressemble. Il en est de même pour les différences. Sous ce rapport, c'est le sens de la vue qui est le plus développé. Pour les sens moins parfaits, comme le goût, l'odorat surtout, il est extrêmement difficile de leur faire sentir des différences même assez fortes, et toujours d'une manière vague. Ils sont incapables de préciser, et même, si on insiste, ils se contredisent fréquemment.
Les idiots profonds, incurables ne saisissent pour ainsi dire pas la différence entre les objets et même entre les personnes. Certains ne manifestent absolument aucun sentiment quand ils changent d'infirmières. C'est plutôt par les sensations qu'ils éprouvent lorsqu'ils sont soignés par elles qu'ils apprécient la différence entre les unes et les autres.
Le discernement, base véritable de nos conceptions intellectuelles, est donc très défectueux chez l'idiot. Chez l'imbécile on observe de même une aptitude beaucoup plus considérable à saisir les ressemblances que les différences. C'est ainsi qu'ils apprécient souvent le côté grotesque des personnes, ce qui se traduit par des comparaisons quelquefois assez drôles et qui les font paraître plus intelligents qu'ils ne sont réellement,
GENERALISATION
ou le plus souvent saugrenues et en général triviales, grossières.
La généralisation est le fait de la comparaison et de l'appréciation des ressemblances . C'est un phénomène d'induction. Les idiots généralisent-ils au sens exact du mot ? Appeler les choses d'un ternie général parce qu'on n'en saisit pas les différences, et les appeler ainsi parce qu'on en saisit les ressemblances, n'est pas identique. Appeler fleur toutes les fleurs, parce qu'on n'est pas capable de saisir les rapports de ressemblances et de différences qui existent entre les fleurs, n'est pas faire œuvre de généralisation. A ce compte tous les enfants généraliseraient. Le savant, au contraire qui, après avoir analysé les caractères spéciaux de plusieurs fleurs, dit : Toutes les fleurs qui présentent tel caractère sont des roses, a fait de la généralisation. Or les idiots se servent des termes généraux comme les sauvages parce qu'ils ne saisissent que les rapports de ressemblance et non par suite d'une induction. Pour généraliser, pour induire scientifiquement, ou intelligemment tout au moins, il faut tenir autant de compte des différences que des ressemblances. Aussi ne saisissant en général que les ressemblances, induisent-ils faussement. C'est ainsi que tout fruit rond devient pour eux une pomme, si le premier fruit qu'ils aient vu de cette forme a été une pomme.
Ils sont cependant capables de généralisations simples, comme ils sont capables de comparaisons simples. R..., idiot aveugle, reconnaît bien le fer et le bois, et pour cela il essaye de le casser. Si imparfaite que soit son idée des qualités caractéristiques du fer, il en a une pratique qui a dû le frapper, c'est que le fer est dur et ne se casse pas, tandis que le bois est plus tendre et se casse. Il est certain qu'il généralise trop, mais enfin il généralise, sélevant d'un point de vue particulier à nue observation générale. Ce n'est qu'à la longue que celte généralisation se produit chez l'idiot, ce n'est qu'après maintes expériences, mais une fois enracinée elle l'est bien. Chez l'imbécile, au contraire, ce sont des généralisations hâtives. Saisissant plus vite encore que l'idiot les ressemblances des objets, il fait une induction encore plus erronée ordinairement. II lui suffit d'une expérience pour conclure
qu'il doit toujours agir de même. Aussi commet-il si facilement des sottises de la meilleure foi du monde. C'est là nu trait frappant de son caractère et qui lui donne cette confiance en lui-môme, cette fatuité si fréquente chez lui. Aussi faut-il bien prendre garde de ne pas laisser aux imbéciles une initiative qui est bien rarement couronnée de succès.
La faculté de généralisation existe d'une manière évidente chez les animaux. La répulsion ou l'attraction qu'ils ont pour certaines personnes indiquent qu'ils ont une idée générale de son caractère, de ses manières, etc. Chez l'idiot complet. La généralisation, même sous cette forme indécise, n'existe pas. Chez l'idiot simple elle existe certainement. H..., un idiot de Bicêtre, par exemple, quand il voit une femme n'ayant pas de bonnet d'infirmière, l'appelle Caroline, qui est le nom de sa mère.
Max Millier et Taine ont prétendu qu'il n'y a pas d'idées générales sans mots. Ce serait refuser cette faculté aux uni maux. C'est, du reste, faux, même chez l'homme. Car l'enfant montre sa faculté de généralisation avant de pouvoir parler. Puis la généralisation n'est pas une faculté spéciale. Il n'y a pas de compartiments dans l'intelligence humaine. Tout s'associe plus ou moins. Pérez dit justement : « Le mot progresse comme l'idée et par l'idée. » La généralisation n'est en définitive pour l'enfant qu'une similitude plus ou moins étendue. C'est pourquoi les idiots et les imbéciles généralisent si facilement, et en même temps si faussement.
Locke, Condillac et bien d'autres ne considèrent les idées abstraites que comme une dérivation du langage et les refusent par conséquent aux jeunes enfants. Pérez (1) prétend, au contraire, que les enfants sont capables d'abstraction et que le langage sert surtout à préciser, limiter, fixer, mais non à engendrer ce qu'on appelle les idées abstraites. Si véritablement les idées abstraites sont indispensables à toute intelligence, il faut bien admettre qu'elles existent chez nos sujets, si atténuées qu'on les suppose.
(1) Pérez, loc. cil.