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Id., t. IV, p

Dans le second cas, les sentiments qui précèdent, accompagnent ou suivent la création intellectuelle sont plutôt d'ordre sympathique ou égoïste, et, en quelque sorte plus « humain » ; ils ne se rattachent pas tant au jeu de la tendance intellectuelle qu'au jeu des tendances sociales ou psycho-organiques. Au reste les deux cas se mêlent, se combinent et ne se présentent guère absolument purs. L'émotion qui n'est qu'intellectuelle reste assez rare, mais dans l'invention elle vient presque toujours, sinon toujours, se mêler aux autres impressions affectives. Les faits abondent et ne laissent que l'embarras du choix.

Ils sont très divers et peuvent se ranger en plusieurs catégories. Tantôt les sentiments ordinaires ceux que tout le monde éprouve, les artistes comme les autres hommes, viennent se subordonner à une tendance maîtresse, à la création d'œuvres esthétiques, littéraires, etc. L'artiste, le créateur, exploite, pour ainsi dire ses propres sentiments ou ceux des autres lorsqu'il sympathise avec eux; tantôt au contraire l'oeuvre d'art paraît être l'expression d'un sentiment puissant qui lui prête sa force et auquel elle reste subordonnée, soit qu'elle en soit une sorte d'écho, qu'elle en conserve un impérissable souvenir, soit qu'elle ait pour but de le satisfaire idéalement, de substituer une satisfaction imaginaire à une réalité insuffisante. Tantôt enfin il semble que le sentiment « humain », ordinaire, soit une conséquence de l'œuvre d'art, éveillé par elle et subordonné. Au reste, ici encore, les cadres où nous rangeons les faits ne sont pas rigoureusement tracés et il arrive, par exemple, qu'on ne puisse dire si, chez un auteur donné, c'est la tendance intellectuelle, ou bien un sentiment comme l'amour ou l'ambition qui s'est servi de l'autre fait psychique. Il arrive que chacun domine

Paulban. — Psych. de l'Invention. 3

à son tour, et après avoir été rinstrument, devient le principe directeur.

Corneille, dit-on, écrivit Mélite « pour y employer un sonnet qu'il avait fait pour une demoiselle qu'il aimait * ». Ici nous avons un exemple double. Le sonnet avait d'abord mis le talent littéraire au service d'un sentiment, mais la tendance intellectuelle prend sa revanche ensuite, reconquiert son œuvre et profite à son tour de l'influence de Tamour. Rien n'est plus commun que cette habitude de nos tendances de profiter ainsi les unes des autres. George Eliot semble bien, d'après le fait que je rapportais tout à l'heure, avoir dû le germe d'Adam ^erfe à une émotion d'ordre sympathique. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que le romancier qui exploite un sentiment ne l'a pas réellement éprouvé, et que lorsqu'il profite de ceux qu'il observe chez les autres, il ne puisse sympathiser réellement avec ceux-ci. « Il faut, écrivait Flaubert, que j'aille à Rouen pour un enterrement, celui de ]5|me pouchet, la femme d'un médecin morte avanthier dans la rue, où elle est tombée de cheval près de son mari, frappé d'apoplexie. Quoique je ne sois guère sensible aux malheurs d'autrui, je le suis à celui-là... Comme il faut du reste profiter de tout^ je suis sûr que ce sera demain d'un dramatique très sombre et que ce pauvre savant sera lamentable. Je trouverai là peut-être des choses pour mdi Bovary; cette exploitation à laquelle je vais me livrer et qui semblerait odieuse si on en faisait la confidence, qu'at-elle donc de mauvais? J'espère faire couler des ' laijines aux autres avec ces larmes d'un seul, passées ensuite à la chimie du style. Mais les miennes seront

1. M. Brunetière qui rapporte l'anecdote d'après Thomas Corneille et Fontenelle, la juge « authentique en son fonds ». Grande Encyclopédie^ article Corneille.

d'un ordre de sentiment supérieur. Aucun intérêt ne les provoquera, et il faut que mon bonhomme (c'est un médecin aussi) vous émeuve pour tous les veufs. Ces petites gentillesses-là, du reste, ne sont pas besogne neuve pour moi et j'ai de la méthode en ces études. Je me suis moi-même franchement disséqué au vif en des moments peu drôles. Je garde dans des tiroirs des fragments de style cachetés à triple cachet et qui contiennent de si atroces procès-verbaux que j'ai peur de les rouvrir, ce qui est fort sot du reste, car je les sais par cœur * ».

Il n'est guère de littérateurs dont les sentiments, quels qu'ils soient n^ se transforment en impressions et en expressions littéraires. Les récentes divulgations au sujet des amours de Musset et de George Sand en ont donné de jolis exemples. Aussi bien des pièces comme le Souvenir^ le Lac, la Tristesse d' Olympia et tant d'autres de tant d'auteurs nous disent assez ce que l'invention littéraire est aux joies et aux souffrances du cœur. Dans certains cas, comme celui de Musset, il semble bien que la tendance à la création littéraire et la tendance amoureuse ont été assez étroitement combinées.

Je ne chante ni l'espérance, Ni la gloire, ni le bonheur Hélas, pas même la souffrance, La bouche garde le silence Pour écouter parler le cœur.

On dirait ici que c'est le sentiment qui l'emporte. Mais parfois, même dans ses lettres, on sent le poète sous l'amant et qui se sert de lui. La puissance du sentiment apparaît peut-être mieux quand le talent est

\ . Flaubert, Correspondance, t. II, p. 234-236.

moindre. L'amour afait beaucoup de mauvais poètes*. Il n'est pas le seul sentiment qui puisse inspirer un auteur et provoquer une création intellectuelle. « L'indignation crée le vers » et Ton trouve que bien d'autres émotions ont pu déterminer la production d'oeuvres très différentes. Bien souvent les œuvres strictement scientifiques ne peuvent guère profiter de ces émotions que d'une manière assez indirecte; ce sont ^surtout les émotions d'ordre intellectuel que nous pouvons remarquer en étudiant leur genèse. Mais il n'en est pas de même pour les œuvres littéraires, sociales ou même philosophiques. « Je savais, dit Rousseau, pour expliquer son refus d'une place au Journal des Savants, que tout mon talent ne venait que d'une certaine chaleur d'âme sur les matières que j'avais à traiter, et qu'il n'y avait que l'amour du grand, du vrai, du beau qui pût animer mon génie. Et que m'auraient importé les sujets de la plupart des livres que j'aurais à extraire, et les livres mêmes? Mon indifférence pour la chose eût glacé ma plume et abruti mon esprit. On s'imaginait que je pourrais écrire par métier, comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion *. » Tout ceci est encore passablement intellectuel, mais bien souvent des préoccupations égoïstes ou sociales concourent à la création d'une œuvre, et par conséquent à l'invention de systèmes d'idées, d'images et de mots. Il suffît je pense, de rappeler la part que prennent le désir de la gloire, l'ambition d'une place, le souci de se

1. Si Tamour a fait de bons poètes comme Musset, et de mauvais comme une foule d'inconnus, il ne reste pas sans influence sur l'imagination créatrice des médiocres. On lira avec intérêt, à ce sujet, une curieuse étude de M. Maurice Souriau : le roman de Casimir Delavigne.

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