‹ Psychologie de l'inventionChapitre 21 sur 54 · Flaubert, Correspondance, II · texte numérisé non relu

Flaubert, Correspondance, II

et de la démonstration. Ce serait se faire une idée bien étroite de Tinvention que de ne vouloir la retrouver que dans des œuvres artistiques ou philosophiques, scientifiques, industrielles ou littéraires. En fait toutes les idées qui se présentent à Tesprit de chacun de nous, en tant qu'elles ne sont pas de simples répétitions, — et elles ne sont jamais seulement cela d'une manière absolue, — toutes ces idées sont à quelque degré des inventions. Et nous pouvons constater que Téclosion de ces idées entretient avec les phénomènes affectifs en général les rapports divers que je viens d'étudier. Il n'est pas nécessaire que l'idée neuve qui apparaît dans une conscience doive produire à la longue une œuvre d'art ou un système scientifique, pour qu'elle excite tout d'abord une émotion de trouble et de surprise. Il suffit qu'elle dérange les croyances reçues, les habitudes prises, qu'elle fasse pressentir la nécessité de se faire une nouvelle opinion. De même une passion qui ne suscite pas un chef-d'œuvre de poésie, ne reste pas sans action sur l'imagination créatrice. J'ai dit tout à l'heure que l'amour avait fait bien des poètes, mais il a fait encore plus de simples rêveurs préoccupés d'imaginer des scènes de bonheur, ou, s'ils sont d'esprit plus pratique, soucieux de trouver des moyens de les réaliser. Et leurs inventions pour n'être pas celles de Chateaubriand, de Rousseau, de Musset ou de Hugo, sont cependant des inventions. Il faut qu'il soit bien entendu qu'en étudiant l'invention dans des œuvres scientifiques ou littéraires, nous étudions un fait très général, mais sous ses formes les plus hautes, les mieux caractérisées, et dans les cas que nous connaissons le mieux ou qui peuvent servir le plus commodément de sujet d'étude.

Toujours le rôle du sentiment est le même. Il indique un travail nouveau qui se fait, et qui ne s'accomplit pas sans quelque trouble. Selon la nature de ce trouble et le degré de difficulté du travail, c'est la tristesse ou le plaisir qui se produit. Encore faut-il que le trouble atteigne pour cela un certain degré. Il est aisé de comprendre que le phénomène affectif et l'invention soient assez étroitement liés. Cependant cette liaison n'est pas absolument nécessaire. Il se peut que des organisations équilibrées évitent, même en inventant, dans une mesure variable, la crise plus ou moins grave que décèle, par sa seule existence, le phénomène affectif. Mais cela n'arrive guère que pour les petites innovations. Un changement considérable des idées, une création importante impliquent presque fatalement une période de bouleversement et de trouble.

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