CHAPITRE I
L'invention et son développement.
Une invention suppose toujours un développement. Ce développement est parfois évident, il est le fait essentiel, constitutif, de la nouvelle idée qui s'organise. Celle-ci se forme peu à peu, sans qu'à aucun moment le fait de l'invention soit spécialement visible. L'œuvre se fait, cependant, et, après son achèvement on peut mesurer le terrain parcouru pas à pas.
Il existe aussi, plus caché, quand Tidée venue semble, à un moment donné, jaillir spontanément. Elle est toujours plus ou moins préparée, et dépend d'un certain nombre de formations antérieures moins visibles. Seulement ces formations antérieures ne la font pas toujours prévoir, et peuvent laisser aux caprices de Tesprit un champ soudain rétréci par des circonstances nouvelles. Cela rend plus saisissant le caractère de nouveauté de la pensée qui
fixe l'orientation de la série future. Parfois le germe d'où une œuvre importante sortira n'a rien de bien original; c'est une idée assez banale que l'esprit, après l'avoir recueillie, transformera peu à peu grâce aux réactions des autres idées, et aux circonstances extérieures dont il saura profiter. Ce sont ici ces transformations sucessives, c'est l'ensemble de ces modifications dont quelques-unes peuvent paraître insignifiantes et dont aucune ne semble très essentielle qui constituent l'invention. En ce cas, le travail, au lieu d'être en grande partie inconscient, comme il arrive dans les cas de floraison soudaine, s'accompagne volontiers d'une conscience assez nette.
En général l'idée neuve qui surgit est inachevée, incomplète. Elle ne semble pas toujours viable. Souvent chétive, mal venue, il lui manque, pour prospérer, des organes essentiels. Il faut qu'elle se complète peu à peu. Jusque-là elle paraît subsister en parasite sur l'esprit qui la nourrit, elle ne vit pas encore de sa vie propre.
Les deux grandes conditions ordinaires du génie, la naissance de l'invention et son développement, se trouvent ainsi présenter des rapports assez variables, et peuvent nous aider, dans une certaine mesure, à caractériser diverses intelligences. Il est des esprits qui ont l'invention prompte, vive et fréquente, il leur vient souvent des idées originales, mais i^s ne les mûrissent pas, ils ne savent pas les développer, en tirer ce qu'elles contiennent. Ils font des causeurs étincelants, des écrivains captivants et paradoxaux. D'autres, au contraire, ont moins d'idées neuves, mais quand il leur en vient une, elle s'installe chez eux, n'en bouge plus, guette les idées, les perceptions, les sentiments qui passent près d'elle, les attire et s'en nourrit. Elle grandit et se développe
l'invention et son développement 75
lentement et sûrement, puis on la voit un jour se produire au dehors dans un long ouvrage où l'imprévu fait souvent défaut si ce n'est dans l'idée générale et dominante qui a systématisé autour d'elle tous les détails. Et ces deux types peuvent se combiner en des modes très différents, s'équilibrer plus ou moins, chez une même personne, s'en- Ir'aider, et parfois même se nuire. Je n'en parlerai pas davantage, ne voulant pas m'occuper dans cet essai, de la détermination des types, mais de la psychologie générale de l'invention.
De ces deux conditions du génie, la naissance et le développement de l'invention, la seconde n'est en somme que la répétition de Tautre sur l'autre même. Le développement est une série de petites inventions, plus ou moins systématisées entre elles et dépendant l'une de l'autre. Dans la plupart de ces inventions prises isolément, la nouveauté n'est pas très grande. A de certains moments une direction se précise, un centre de coordination s'établit, le sens de la marche de l'esprit s'est affirmé. Puis les nouvelles inventions viennent compléter le système qui s'est ébauché. Elles s.ont en petit ce que, en certains cas, la fixation de l'orientation de l'esprit a été en grand. Elles aussi déterminent une orientation plus ou moins nouvelle, mais dans une sphère subordonnée et plus restreinte, elles aussi fixent le sens dans lequel l'esprit va se diriger et, sur un point secondaire, rétrécissent le champ où il pouvait encore errer. Elles contribuent de la même façon que les autres, mais avec moins de force, d'éclat et d'intensité, à la formation de l'œuvre totale. Nous verrons, en examinant des cas concrets, comment elles peuvent déterminer des crises.
Mais nous pouvons déjài, en nous rappelant, par exemple, le développement de la théorie de Darwin,
apercevoir les rapports de Tinvention et de son développement. J'ai considéré comme germe de l'invention, l'idée de la sélection naturelle. C'est là, en effet, la partie la plus originale de la conception générale de Darwin, celle qui peut être regardée comme le centre de son œuvre. Mais si ce germe allait être le point de départ d'un travail considérable, et d'une évolution importante, lui-même est le résultat d'un développement antérieur qu'il ne faut pas négliger. L'invention de lia théorie de la sélection naturelle marque le moment où l'orientation de l'esprit Tse détermine le plus nettement. Mais déjà, d'une manière moins forte, le même phénomène s'était produit. La surprise de Darwin en remarquant les rapports des espèces qui se remplacent du nord au sud, des espèces des îles du littoral et celles du continent, des espèces vivantes et d'autres espèces éteintes, indiquait déjà une voie à l'esprit, elle était déjà un germe d'invention. De même, l'idée que les espèces voisines descendaient d'une forme ancestrale commune rétrécissait encore le champ des suppositions, et fixait avec plus de précision le chemin que l'esprit devait parcourir. Pendant des années il se produit beaucoup de faits, plus ou moins importants, qui agissent de même, et une évolution s'accompHt qui enrichit de plus en plus et surtout qui régularise de plus en plus le système jusqu'à ce que l'idée de la sélection vienne s'y ajouter et contribuer à le diriger. Mais ensuite il s'en faut que tout soit fini, les inventions doivent continuer, les principes secondaires, les applications diverses, viennent encore compliquer le système et y introduire une foule de créations nouvelles. Nous avons donc, en somme, une suite de faits, d'importance différente, agissant